Dr Fethia Senhadji : “Je veux revenir à travers un grand projet pour mon pays”

INTERVIEW
Fethia Senhadji

“Je veux revenir à travers un grand projet pour mon pays”

Propos recueillis par : Fayçal Charif

Dr Fathia Senhadji est un exemple, un bel exemple de détermination et d’assurance. D’une femme qui sait où elle va et surtout d’où elle vient. C’est aussi l’exemple d’une autre perte pour la médecine algérienne. Fathia fait ses beaux jours dans la médecine en France avec un oeil attentif sur son pays, l’Algérie. Elle nous dit tout !

– Vous avez décidé de poursuivre votre parcours professionnel en France. Pourquoi ? Dans quelles circonstances ?
Effectivement, ce fut une décision qui mûrissait depuis plusieurs années auparavant, entre 2003 et 2005. A cette époque, j’avais déjà 5 ans d’ancienneté dans une entreprise pharmaceutique de renommée internationale basée en filiale en Algérie. Par envie de sortir d’une routine professionnelle, se limitant à faire son travail et être payé à la fin du mois pour subvenir aux besoins vitaux de la vie, par ambition aussi de vouloir évoluer et aller vers d’autres réalisations et challenges professionnels, ce qui n’était pas si évident à cette époque avec un management étranger.
Ma curiosité m’a poussé à découvrir les freins qui bloquaient cette légitimité, qui est d’évoluer à l’intérieur de l’entreprise. J’avais finalement compris qu’il n’y a pas de solution magique autre que de se former encore et encore, se former pour répondre à des exigences de postes plus importants.
Cherchant des formations qualifiantes pour cadres et professionnels en poste comme ça existe partout dans le monde …malheureusement pas l’ombre d’une chance de s’inscrire pour pouvoir se former et continuer à travailler afin d’évoluer. En 2006, une filiale d’une grande école de commerce s’installe en Algérie, j’y vais décidée en tant qu’étudiante avec une dizaine d’autres constituant la première promotion de cette discipline où nous avions décroché notre MBA en Gestion d’entreprise et Marketing.
J’ai été promue en entreprise, mais le système reste toujours bloqué. Si on voulait encore évoluer, il fallait se former ailleurs que chez nous…. Ce fut l’une des raisons principales qui m’ont poussé à trancher et décider d’aller conquérir d’autres savoirs et d’autres performances. Une absence d’alternative pour se former en est un fait réel, aussi je me posais souvent la question angoissante qui faisait battre mon cœur : et s’il n’y avait pas ces filiales étrangères installées, qui nous ont permis, nous une poignée de scientifiques médecins, pharmaciens, dentistes et vétérinaires d’avoir accès à cette ouverture sur l’international, quel est notre devenir dans notre pays en l’absence de cette belle opportunité ? La réponse pouvait être simple et suffisante pour certains, comme elle pouvait être complexe et non rassurante pour d’autres, et ce fut le cas pour moi…..

– Racontez-nous un peu votre cursus, votre parcours en Algérie ?
Diplômée d’un doctorat en Médecine 1997 à la faculté de médecine d’Oran, j’ai travaillé dans le secteur privée en clinique en assurant des gardes, à l’époque il n’y avait pas de poste chez l’état à espérer. Toujours dans le secteur privé avec une nouvelle expérience, l’ouverture d’un cabinet médical en banlieue d’Oran. En 1999, j’ai découvert le nouveau monde de l’entreprise, et de la communication. Bien plus trad, en 2007, j’ai décroché un MBA en gestion d’entreprise et marketing suite à ça j’ai été promu dans la même entreprise, jusqu’à 2010 où le choc de la « séparation » avec mon pays, ma famille, mon entourage, mon travail et les miens surgisse comme un volcan qui s’éveille après de longues années d’endormissement.

– Et votre itinéraire en France, comment il s’est fait ? Travail, formations… ?
Comme pour tout algérien ou étranger ayant a quitté son pays, sa famille, son entourage et se amis, pour aller conquérir une vie meilleure, il y a une grande histoire qui se cache derrière l’exil. Parfois agréable, souvent jonchée de peines. Quand on découvre qu’on ne peut s’épanouir chez soi, on choisit « l’exil » pour aller chercher son avenir. On y va pour étudier, se spécialiser et faire sa vie. Un début terrible très difficile et surtout malmenant durant de longs mois à assurer l’insertion administrative de mes deux enfants et moi, encore plus durs les mois suivants afin d’assurer l’insertion scolaire et sociale.
Ma première qualification c’était un Delf B2, diplôme de maîtrise de la langue française dédié aux cadres étrangers en France délivré par le Greta. Dans la foulée, une maîtrise des outils informatiques attestée par une école étatique « Epie Formation ». Entre temps pour subvenir aux besoins de la vie quotidienne et financer mes formations, j’ai travaillé à mi-temps en faisant des gardes de nuit aux urgence, dans les maisons de retraites aussi …J’ai également décroché un master en pharmacovigilance en 2014, diplôme délivré par une école européenne basée à paris « For Drug CONSULTING » afin de pouvoir rejoindre l’industrie Pharma. C’est à partir de là, en janvier 2015, où une filiale d’un laboratoire allemand m’a sollicitée pour des missions dans le grand EST de la France (Champagne Ardenne, Lorraine, Alsace), en qualité de Responsable Médical régional.
J’occupe ce poste à ce jour, en embrassant un troisième Master que j’ai commencé en 2017 et dont le mémoire sera présenté en avril 2018. C’est un Master en E-Santé / Télémédecine avec Expertise en ingénierie santé, Délivré par la grande école CentraleSupExec.

– Avez-vous osé un retour en Algérie après toutes ces années à travers un projet de santé ?
A ce jour je n’ai pas osé encore un retour, cependant l’idée a émergé dans mon esprit le jour où j’ai quitté l’Algérie. Oui l’idée de revenir, n’a jamais quitté mon esprit et mes projections, néanmoins, revenir pour revenir, ne faut-il pas choisir une manière plus constructive, plus « majestueuse », et plus profitable pour mon pays et mes compatriotes à travers un projet s’inscrivant au cœur d’un contexte de transfert de savoirs et de technologie. Revenir à travers un projet de santé, oui, pourquoi pas ? J’y travaille d’ailleurs….

– Quel est votre constat, votre appréhension à propos du secteur de la santé en Algérie en faisant une comparaison avec celui de la France ? Politique de la santé ?
Il est évident que notre système de santé souffre d’un déséquilibre structurel aux dépends de la santé publique praticienne. Sans une réelle prise de conscience, aussi bien chez les pouvoirs publics que chez les professionnels de la santé, de la nécessité d’un renforcement institutionnel de cette dernière. D’abord par une revalorisation statutaire de ses personnels à la hauteur des missions qui sont les leurs, afin de permettre enfin la création de pôles d’excellence en santé publique praticienne, avec la mise en place de leurs normes propres de performance individuelles et organisationnelles, et enfin l’établissement de saines relations de collaboration interdisciplinaire CHU-santé publique praticienne. Le système de santé est condamné à vivre encore longtemps sous le spectre de la contre-performance.
Echapper à cette « fatalité » est le défi que nous nous devons de relever. Il est à notre portée, pour peu que l’intérêt des générations futures soit au cœur de toutes les préoccupations. Il est manifeste que de grands changements sont survenus dans la santé de la population, mais il est tout aussi certain qu’il est confronté à des défis.

– A quels défis faites-vous allusion ?
Il y a quatre défis majeurs : 1-La mise en place d’une organisation qui permette aux intervenants d’agir ensemble pour atteindre des objectifs clairement définis en rapport avec l’amélioration de la santé de la population. 2-L’élaboration d’un système d’information qui soit une véritable aide à la décision. 3-L’encadrement des différentes activités de santé par des textes réglementaires performants. 4- La mise en place de projets émergents au travers d’un transfert des savoirs et des technologies émergentes dans monde vers chez nous.
D’autre part, notons l’importance du développement du secteur privé et la nécessite absolue de la coordination des deux secteurs pour la prise en charge des patients, sans oublier le rôle crucial du médecin généraliste acteur principal entre les deux systèmes. L’enjeu est donc de mettre en place une organisation dans laquelle les secteurs public, parapublic et privé, coexistent avec un objectif commun.
Il y a aussi Sur un autre registre, il y a le système d’information qui reste incontestablement le point faible pour pouvoir apprécier le point de départ, le volume, la qualité et l’organisation des ressources liées à l’application des programmes et à l’atteinte des objectifs dans les délais fixés. La question est de savoir s’il est « préférable » de développer un système totalement numérique !!?
Près de vingt ans plus tard, les mêmes questions se posent toujours, mais il est indispensable de sortir de l’ornière dans laquelle se trouve le système d’information. L’existence et la performance d’un réseau informatique tel qu’il est conçu actuellement dans les pays développés devrait nous permettre de progresser dans ce domaine. Les progrès technologiques se développant beaucoup plus rapidement que les usages, ou les habitudes des acteurs.
Depuis peu, en France et ailleurs, une inflexion assez nette se dessine, aussi bien au sein des pouvoirs publics que des acteurs «de terrain», pour s’engager de façon plus active, plus ambitieuse, mieux coordonnée dans le développement des technologies en santé. Afin de répondre à ces défis, les porteurs de projets tel que la télémédecine et de la e-santé doivent comprendre et maitriser les différents risques et facettes d’un projet et disposer des clefs et outils pour le mener à terme.

– Vous êtes engagée et vous menez un combat pour la santé depuis un an à travers l’association que vous présidez ? De quoi s’agit-il ?

Autour de L’AFASM (Association Franco-Algérienne pour une Santé Meilleure), nous sommes un groupement volontaire de plusieurs personnes s’unissant autour d’un projet commun avec un but non lucratif dont les caractéristiques sont : Promouvoir les comportements favorables à une santé meilleure en s’appuyant sur le facteur « meilleure qualité de vie ». Aider à réduire les facteurs de mortalité évitables. Conforter une démarche de partenariat avec les associations actrices de la prévention – santé. Accompagnement psychologique des patients avec les maladies chroniques, les maladies cardiovasculaires et les maladies graves avec des thérapeutiques lourdes.. Prévoir de la communication et de l’information dans ce domaine.
A L’AFASM on s’attache à promouvoir les usages de la télémédecine en Algérie. Nous travaillons également sur la place de plus en plus importante des technologies de l’information et de la communication dans l’organisation du système de santé autour de la volonté de ses acteurs de développer des actions de soins et de maintien à domicile, une meilleure couverture médicale dans le rural grâce à la télé expertise, une meilleure circulation des informations entre différentes structures. Notre objectif est d’être un point de ralliement entre professionnels de santé, institutions, et patients, et un lieu d’échange et de veille sur l’évolution des technologies et des pratiques.

– Docteur Sanhadji, êtes vous loin de la « politique » en l’Algérie ou suivez vous l’actualité avec intérêt ? Seriez-vous tenté par un engagement politique en mettant votre expérience professionnelle au service du pays ?
L’intérêt et le devenir proche et lointain de mon pays est au cœur de mon attention au quotidien, comme tous mes compatriotes, « la jalousie » pour notre patrie nous habite. Bien entendu, je suis a l’écoute de l’actualité politique (et autres) de mon pays au quotidien. Un engagement politique ? Oui, pourquoi pas, s’il est à la hauteur des sacrifices que nos martyres chouhadas qui ont donné leurs vies pour l’indépendance de l’Algérie.

– En Algérie, vous étiez adepte de musique andalouse ? racontez-nous cette phase de votre vie ? êtes-vous toujours éprise de musique ?
Ce fut un passage très lointain, très marquant et surtout toujours vivant en moi. Une passion qui nourrit la vie, l’amour, l’échange, la persévérance et assure l’épanouissement personnel. Eprise de la musique ? Oui de l’andalou bien sûr, mais aussi d’autres genres. Pour moi, la politique et la musique c’est les fibres principales et vivantes de mon quotidien.

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