Chronique

Un moteur, c’est combien d’ânes ?

Un moteur, c’est combien d’ânes ?

Par : Kamel Daoud

Peut-on parler de la façon de tenir le volant des Algériens sans être accusé de haine de soi ? Oui. Presque tous conduisent, meurent au volant, écrasent ou évitent de mourir en ferraille. La façon de conduire chez nous, par nous, est un champ ouvert de la sociologie du café maure. Conduire est la théorie du Tout qui explique un peu notre cosmos. Cela commence avec la façon ‘’oblicité » majeure que nous avons de traverser la route, de faire le piéton mais avec l’insolence qu’à donnée le socialisme égalitaire au piéton, cette primauté de la chaussure sur la roue, du pauvre sur le riche, du maigre sur le gras. Et cela finit avec l’analyse de la permanence de l’hécatombe des routes. Question de base : comment conduit l’Algérien ? Comme il se conduit. Slogan fondamental. Réponse ? On conduit d’abord avec ce regard détestable que vous donnent la gratuité, le carburant pas cher, la rente et l’oisiveté nationale. Bras hors de la portière, main tenant le volant, l’autre tenant le vent, sans but autre que celui de la parade de l’indépendance individuelle. Ensuite, on conduit selon le sexe : le mâle a le code de sa route sur la femme. Hiérarchie du bison sur le faisan. Règne de l’animal. La femme est harcelée au volant par le volant. La voiture est une extension du domaine de la virilité et, pour la femme, c’est une extension du voile (en métal) ou de l’indépendance (par le salaire et la mobilité). Donc, l’enjeu est celui de la préhistoire, par la voiture, de la liberté par la roue. Et ensuite ? On conduit avec cette révolte permanente de l’administré sur l’Administration : la route est romaine, la révolte est algérienne. Quand on ne coupe pas une route, on la découpe ou on se fait découper par elle. Le code de la route est perçu non pas comme le consensus, la loi qui permet le conduire-ensemble, mais comme contrainte, obligation à contourner, viol de l’immensité du Sahara mental. On y répond par la raillerie ou l’infraction hargneuse. Ensuite ? On conduit selon le système de hiérarchie du fantasme du colon selon la marque de la voiture : primauté du puissant sur la faible traction. Mais aussi, fait curieux, avec la colère de la faible traction contre le riche chauffeur. L’enjeu est celui de l’affirmation, pas la destination.

Pour preuve, cette curieuse solidarité du groupe contre le radar signalé par les feux. Un atavisme de la lutte de libération peut-être. Phénomène à analyser.

On conduit aussi avec colère surtout. Agressivité. Violence contre une sensation d’enfermement et d’étroitesse. Paradoxe pour le plus grand pays (en surface) d’Afrique. Cela vous donne une sorte de circulation par le coude. Un flux par la bousculade alors que le vent est grand et la terre est large. Sensation d’oppression. Cela se traduit par des morts. Des massacres. Une rage. Le plus long fleuve d’insultes possible. Un affolement primaire qui doit être cerné et dit. Un sentiment de panique.

Et se résout par ce désordre du stationnement qui restaure le désert, la vacuité. On y stationne alors sans sens, sans considération pour l’Autre, sans souci. Comme avec un chameau mis en laisse au bout d’un buisson. Les Algériens se sentent à l’étroit quand ils conduisent mais croient que le monde est un désert infini quand ils stationnent. Curieux espace virtuel. Inversement des proportions cosmiques que ne départagent ni la plaque ni le clignotant négligé.

 

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