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Révision de la Constitution, formation professionnelle, LMD : Mohamed Mebarki dit tout au «Le Quotidien d’Oran»

Révision de la Constitution, formation professionnelle, LMD : Mohamed Mebarki dit tout au «Le Quotidien d’Oran»

Par : Ghania Oukazi

Mohamed Mebarki n’hésite pas à changer de casquette, celle de membre du secrétariat national du RND, qui lui permet d’aborder le projet de la Constitution et de parler de l’opposition. Celle de ministre de la Formation et de l’Enseignement professionnels, il la porte pour préciser, entre autres, que «l’apprentissage est le meilleur mode de formation professionnelle». Quant à l’enseignement professionnel, le ministre avoue que «le cursus se trouve dans une situation qui ne lui a pas permis d’atteindre les objectifs escomptés». Il en explique les causes dans cet entretien et donne bien d’autres éclairages…

Le Quotidien d’Oran: L’actualité nationale est au projet de loi de révision de la Constitution. En tant que membre du secrétariat national du RND, ce projet vous a-t-il apporté quelque chose de nouveau ?

Mohamed Mebarki : D’abord, il faut préciser qu’il ne s’agit pas d’une nouvelle Constitution, que d’ailleurs rien ne justifierait, mais d’une révision de la Constitution actuelle, qui garde son architecture, ses constantes, ses références et surtout son inspiration de la déclaration du 1er Novembre 54, c’est-à-dire tout ce qui est le mieux partagé entre les Algériens et qui constitue le lien entre eux. Et puis, il y a de nouvelles dispositions qui y sont introduites, pour traduire l’évolution de la société algérienne et ses aspirations. Ces dispositions nouvelles constituent de grandes avancées dans la consolidation de l’Unité nationale, dans la poursuite de la construction de la démocratie et le fonctionnement démocratique des institutions, dans le renforcement de l’Etat de droit et l’indépendance de la justice, et dans bien d’autres nouveaux acquis. Vous remarquerez que j’utilise des mots et des concepts que j’emprunte au texte du projet lui-même, et qui sont «consolidation, poursuite, renforcement, etc.». Parce que quand on est sérieux, et même en politique on peut être sérieux, on ne peut imaginer une construction de la démocratie que de manière progressive, comme le résultat d’une accumulation. En disant cela, je n’invente rien, le monde a toujours évolué ainsi.

Q.O.: L’opposition n’a-t-elle pas raison de voir en ce projet un trompe-l’œil, notamment pour la consécration de la démocratie ?

M.M.: L’opposition n’a pas une seule et unique attitude. Certains de ses membres ont refusé ce projet, par principe, avant qu’il ne soit connu. Aujourd’hui, au lieu de maintenir cette position de (leur) principe, ils cherchent dans le contenu du nouveau texte des éléments pour justifier leur refus. D’autres, surpris par l’importance des avancées amenées dans ce projet, s’accrochent sur des considérations assez secondaires, évitant même d’évoquer des sujets qui ont constitué, par le passé, leur revendication principale. L’officialisation de tamazight est un exemple, dans ce comportement. Mais manifestement, ce qui intéresse l’opposition politique, c’est essentiellement la question de l’organisation des pouvoirs. Ils vont jusqu’à faire appel aux comparaisons avec les Constitutions britannique ou américaine, pour montrer les faiblesses de la nôtre. Or, je ne pense pas qu’il existe, dans le monde et à travers l’histoire, des modèles types qu’il suffit d’appliquer à n’importe quel pays et à n’importe quel moment de son histoire. Egalement, le rejet par le fait que « le projet n’est pas consensuel», relève soit de l’utopie, soit de la manipulation politicienne. Car il est impossible, en Algérie ou ailleurs, d’obtenir un consensus parfait sur un texte aussi important. Le président de la République a promis une révision constitutionnelle la plus consensuelle possible, à travers les nombreuses et larges consultations organisées, et le texte proposé traduit largement cette promesse.

En réalité, les meilleurs preuves et témoignages de ces avancées viennent de spécialistes, d’académiciens, d’avocats et autres militants dans la société civile, qui ne sont pas connus pour leur proximité politique avec le FLN ou le RND, et qui saluent des dispositions pour lesquelles ils ont toujours milité, qu’ils trouvent dans ce projet de Constitution.

Q.O.: Quelles sont les avancées pour ce qui concerne, par exemple, la séparation des pouvoirs exécutif, parlementaire et judiciaire ?

M. M.: De nombreux acquis peuvent être cités dans tous les domaines. Et la vérité est que même sur la question de l’organisation des pouvoirs, sur laquelle l’opposition considère qu’il n’y a pas de progrès notable, l’affirmation du pouvoir législatif et de son contrôle sur le gouvernement est renforcée. Ainsi que celle des libertés démocratiques, avec les droits reconnus aux partis politiques et à l’opposition, en termes de financements, d’accès aux médias et de saisine du Conseil constitutionnel par les parlementaires. Egalement, les rôles de la majorité et de l’opposition dans l’exercice démocratique du pouvoir sont clarifiés. Il y aura, certainement, à travailler sur le terrain politique pour renforcer ces dispositions constitutionnelles. Et c’est la responsabilité de toute l’élite politique. Par exemple, les questions de formation politique, de représentativité et de choix de candidats aux élections, du poids de l’argent dans certaines élections, et d’autres considérations non moins importantes, ne relèvent-elles pas de la responsabilité des partis ?

Q.O.: Selon vous, l’article 51 fait particulièrement parler de lui inutilement ?

M. M. : Ce qui se dit autour de cet article relève effectivement de la polémique et de la manipulation et non du débat utile. En général, je ne participe pas aux polémiques. Mon commentaire relève alors du questionnement : en quoi la communauté à l’étranger est concernée, toute seule, par cet article ? Est-ce qu’il ne s’agit pas, surtout, des binationaux qui sont en Algérie ? Et enfin, en quoi c’est scandaleux de demander à quelqu’un qui veut être ministre ou ambassadeur, d’être uniquement Algérien ?

Q.O.: En tant que chargé des affaires sociales au sein du RND, sentez-vous que ce projet apporte du nouveau, sur ce plan ?

M.M.: Il est important de faire remarquer que le projet de révision constitutionnelle confirme le caractère social du régime politique par la constitutionnalisation des principes de justice sociale et ce, à travers le préambule et plusieurs articles. Le texte insiste sur les réductions des inégalités sociales et constitutionnalise l’élimination des disparités régionales. Egalement, le droit à l’enseignement et à la formation professionnelle, le droit à la protection de la santé et à la sécurité sociale des travailleurs sont confirmés. Toujours, en matière sociale, le projet encourage et engage le concours de l’Etat dans la réalisation des logements pour les catégories défavorisées. D’un autre côté, l’Etat protège l’enfant, les personnes âgées et les personnes vulnérables, et travaillera à l’épanouissement des capacités de la jeunesse, avec la création d’un Haut Conseil de la jeunesse, notamment. Il s’agit là de dispositions essentielles, qui participent à la cohésion et la solidarité nationales, et qui clarifient définitivement l’orientation sociale de l’Etat algérien. Cela met à nu, si besoin est, toutes les accusations mensongères portées à l’endroit du gouvernement, à l’occasion des discussions de la loi de finances 2016.

Q.O.: Vous me tendez la perche pour vous demander comment se porte, à vos yeux, la situation économique actuelle du pays ?

M. M.: Il y a une situation financière et économique nouvelle, créée par la chute des prix du pétrole que personne ne peut cacher à personne. En tout cas, le gouvernement n’est pas dans cette tendance. Comme exigé par le président de la République, le gouvernement prend les dispositions nécessaires et explique la situation difficile. Mais en même temps, il faut relativiser les lectures politiciennes et alarmistes de certains opposants et rassurer les Algériens que ce n’est pas la catastrophe. Le pays dispose de potentialités importantes : une force de travail non mobilisée et il faut se mettre au travail, des terres agricoles non exploitées correctement et il faut prendre des mesures, un potentiel touristique favorable qu’il y a lieu de valoriser, des infrastructures et des équipements dont il faut rationaliser l’utilisation, des réserves minières diverses à exploiter, du gaspillage à arrêter, etc. Et le plus important reste à considérer que c’est l’affaire de tout le monde, car quelle que soit la pertinence des décisions du gouvernement, l’adhésion sociale à la démarche est nécessaire.

Q.O.: En attendant qu’il mette tout ce que vous avez évoqué en marche, pensez-vous que le gouvernement doit aller vers l’endettement extérieur comme déjà évoqué par le ministre du Commerce ? Sinon, comment éviter les griffes du FMI ?

M.M.: Moi je sais, surtout qu’il existe de nombreuses potentialités en Algérie, et qu’il faut les mobiliser. Le gouvernement est en train de dégager des parades pour atténuer les effets négatifs de cette diminution des revenus des hydrocarbures. La première piste, et la plus évidente, et qu’on se remette au travail en mobilisant cette force que constitue la jeunesse. Le travail doit impérativement devenir une valeur centrale dans la société algérienne. On peut aussi gagner par l’amélioration de la gouvernance et de la gestion de l’économie nationale. A cet effet, la décision du président de la République de dépénaliser l’acte de gestion de l’entreprise économique, libère l’initiative des animateurs de la sphère économique, pour en améliorer les performances. Le gouvernement travaille aussi à améliorer le climat des affaires pour favoriser l’investissement. Sur un autre plan, il y a lieu de maintenir la pression pour mieux lutter contre la corruption. A ce sujet, et contrairement à certains avis, la constitutionnalisation de cette lutte n’est en rien contreproductive en termes d’image du pays. A ce que je sache, la constitutionnalisation du port d’armes aux Etats-Unis, n’indique pas que c’est un pays dangereux.

Q.O.: Et pourtant c’en est un puisque les tueries contre des citoyens innocents y sont devenues monnaie courante, les Américains veulent d’ailleurs le déconstitutionnaliser…

M.M.: C’est une autre histoire. Moi, je parlais de la portée de la constitutionnalisation de la disposition. En tout cas, sur la dangerosité de ce pays, c’est votre avis, et je ne sais pas si les Américains veulent déconstitutionnaliser le port d’armes ou pas. Ceci étant, parmi les dispositions à encourager, dorénavant, on peut compter plus que par le passé, sur la recherche scientifique et le développement technologique comme leviers sûrs de développement, etc. Mais très certainement que l’amélioration de la formation d’une ressource humaine qualifiée et compétente est une des orientations les plus sûres. Nous nous attelons à la prendre en charge.

Q.O.: Quels en sont vos moyens et votre stratégie ?

M. M.: Je veux dire dans le cadre de la formation professionnelle, bien entendu. A ce sujet, je rappelle que dans son volet social, le projet de révision constitutionnelle amène quelque chose de nouveau et d’important, s’agissant de la responsabilité de l’Etat dans la promotion de l’apprentissage et dans la mise en place de politiques d’aide à la création d’emplois (c’est l’article 55). Cette mesure, décidée par le président de la République, vient conforter l’autre disposition constitutionnelle qui concerne le renforcement de l’équité pour les citoyens dans l’accès à l’enseignement et à la formation professionnelle (l’article 53). En effet, la formation d’une ressource humaine qualifiée a toujours été au centre des préoccupations des pouvoirs publics. Cette action constitue un élément fondamental du développement socioéconomique et de l’Unité nationale. Car la formation des jeunes pour l’acquisition d’un métier facilite leur insertion sociale et au travail, d’une part, et d’autre part, contribue à la création de ressources humaines nécessaires à un développement économique durable au pays. Toute la stratégie que nous développons, en termes d’offres de formations et d’ouvertures de spécialités, doit répondre à ces deux exigences.

Q.O.: Et c’est le cas des missions de votre ministère ?

M.M.: Oui, toute la stratégie de formation est basée sur cette orientation. Le secteur assure les formations usuelles (plomberie, mécanique, électronique, etc.) et offre des spécialités qui répondent aux demandes et dimensionnement arrêtés par les entreprises et les secteurs d’activités eux-mêmes. A titre d’exemple, le nombre de stagiaires en cours de formation dans le domaine du bâtiment et travaux publics est de 67.000, et 29.000 sont inscrits dans l’agriculture et l’agroalimentaire. L’autre indication est que l’année 2014 a été sanctionnée par 240.000 diplômés, dans les 22 branches d’activités. Ces chiffres montrent, qu’en plus de l’importante activité de formation continue des travailleurs, un grand nombre de techniciens et d’ouvriers qualifiés est formé annuellement. Par ailleurs, des enquêtes montrent que les diplômés sortant de ce secteur trouvent rapidement un emploi.

Egalement, un effort est fait pour répondre à la forte demande qui existe au niveau de TS (technicien supérieur) dans certaines spécialités prisées, comme l’audiovisuel, les arts graphiques, le froid, l’automatisme, certaines spécialités dans le bâtiment, etc.

D’un autre côté, le secteur s’adapte aux nouvelles orientations économiques du gouvernement, en direction de secteurs décidés comme prioritaires : l’industrie, l’agriculture et le tourisme. En effet, l’amélioration de l’acte de formation et la qualification de la ressource humaine, selon les évolutions technologiques du monde, demeurent aujourd’hui parmi les mesures les plus appropriées pour faire face aux mutations économiques de l’heure. Parmi ces mesures de modernisation des méthodes de formation, il y a la création des centres d’excellence dans des domaines stratégiques.

Q.O.: Qu’apportent ces centres d’excellence de particulier pour moderniser, comme vous dites, la formation?

M. M. : Ces centres d’excellence s’inscrivent comme une réponse aux changements et aux avancées technologiques dans le monde, et œuvrent à l’adaptation des offres de formation aux besoins imposés par les mutations économiques du pays, par l’introduction de nouvelles méthodes et spécialités, dans des secteurs stratégiques, comme l’automatisme, l’énergie, la téléphonie, le numérique, etc. Ces centres s’ajouteront aux établissements existants et leur serviront de référence.

C’est pourquoi ils sont créés en collaboration avec des partenaires leaders dans leur domaine d’activité, tels Schneider-Electric (France) dans les spécialités de l’électricité et l’énergie, ou encore Algérie Télécom dans les technologies de l’information. L’objectif est de former des techniciens qui maîtrisent les processus technologiques avancés et participent à assurer le transfert nécessaire de technologie.

Le projet de création d’un centre d’excellence dans le domaine des technologies de l’information et de la communication, avec Algérie Télécom qui est en cours, s’inscrit dans le cadre du programme du gouvernement relatif à l’usage des nouvelles technologies et le développement d’une économie «numérique». Il s’attellera à mettre à disposition sur le marché de l’emploi de jeunes compétences, de standard international, dans ce domaine de l’économie numérique fondée sur le savoir, et pour lesquels notre pays dispose de grandes potentialités. Il est bien établi que le secteur des technologies de l’information et de la communication, en général, ajouté à l’économie du contenu numérique, représente un vivier de croissance économique considérable.

Ce centre ambitionne de faire dans l’innovation et la haute technicité, à la mesure des équipements mis en place et à travers la collaboration de leaders mondiaux dans le domaine de la téléphonie et de l’informatique, comme Microsoft, l’académie Cisco et d’autres.

Q.O.: Mais avant d’atteindre cette excellence dont vous faites part, des opérateurs économiques se plaignent d’un manque de main-d’œuvre dans certains secteurs comme l’agriculture. Quelles sont les raisons de son inexistence ?

M.M.: Le constat est réel. Effectivement, il y a insuffisance de main-d’œuvre qualifiée dans certains créneaux. C’est d’ailleurs plus juste de parler d’insuffisance de main-d’œuvre, et non de main-d’œuvre qualifiée. Néanmoins, la faiblesse signalée ne relève pas de l’adaptation (ou pas) de la politique suivie par le secteur, pour répondre aux attentes et aux besoins de la sphère économique et du monde du travail. Et ce n’est pas de la responsabilité du secteur, en tout cas, pas de sa responsabilité tout seul. Car l’Etat met les moyens matériels et humains qu’il faut pour répondre à la demande de formation de la ressource humaine nécessaire, mais l’engouement des jeunes pour la formation professionnelle, et particulièrement pour certaines spécialités, reste limité. Les sections ouvertes, aujourd’hui, ne fonctionnent qu’avec 8 à 10 stagiaires alors qu’elles sont prévues pour en accueillir 25. A titre d’exemple, plus du tiers des 1.240 établissements du pays assurent des formations dans la plomberie mais on ne trouve pas, facilement, de plombiers sur le marché. Par ailleurs, l’ouverture des formations et des spécialités se fait en concertation avec les secteurs utilisateurs et les entreprises, dans le cadre des commissions de partenariat au niveau des wilayas, et dans le cadre du conseil national de partenariat, au niveau national.

Q.O.: Pourquoi les jeunes fuient-ils la formation en plomberie et refusent-ils de travailler la terre qui rapporte des gains sonnants et trébuchants, tout autant que la plomberie d’ailleurs ?

M.M. : Déjà à travers votre question on peut dire que ce n’est pas une question de politique des salaires. Par ailleurs, il apparaît clairement qu’il ne s’agit pas d’un problème de décalage ou d’inadaptation du système de formation professionnelle aux réalités économiques, mais d’un manque d’engouement des jeunes à aller chercher un diplôme professionnel et un métier dans le manuel et dans le technique. Cela relève de la même mentalité qui refuse d’aller travailler dans l’agriculture, dans le bâtiment, et dans tout métier qui semble pénible. Les explications sont nombreuses en particulier celles qui relèvent de considérations sociales qui dévaluent certains métiers par rapport à d’autres. Mais, il faut croire que ces mentalités sont en train de changer. Car le besoin d’avoir un revenu crée l’obligation de travailler, et donc, le besoin de se former aux métiers.

Q.O.: La «formation par apprentissage» aide-t-elle à franchir ce pas vers une formation professionnelle qui allie exigences économiques et considérations sociales ?

M.M.: L’apprentissage est considéré comme le meilleur mode de formation professionnelle parce qu’il se fait par l’acquisition en cours d’emploi, d’une qualification reconnue permettant l’exercice d’un métier dans les divers secteurs de l’activité économique liés à la production de biens et de services. C’est le mode le moins coûteux, mais le plus adapté aux besoins et à la réalité de l’entreprise, du fait qu’il soit lié à l’existence d’un poste de travail. C’est aussi l’apprentissage qui permettra de revaloriser et réhabiliter les métiers manuels déficitaires dans le bâtiment et les travaux publics, l’agriculture, l’industrie, l’artisanat traditionnel, le tourisme, etc. Et c’est en ce sens que le Premier ministre a souvent exhorté les entreprises nationales ou étrangères, et organismes employeurs, à «s’impliquer pleinement dans ce processus de formation à même de répondre efficacement à leurs besoins en main-d’œuvre qualifiée et d’améliorer l’employabilité de nos jeunes». Aujourd’hui, notre satisfaction est grande de voir le président de la République donner toute la mesure de l’importance de l’apprentissage et de la formation professionnelle à travers cette révision de la Constitution. L’apprentissage a connu beaucoup d’améliorations, ces dernières années, comme la fixation de l’âge maximal d’accès à l’apprentissage à 35 ans pour les jeunes des deux sexes, la valorisation de la fonction du maître d’apprentissage ou maître artisan, l’évaluation et le contrôle technique et pédagogique, à assurer par les corps d’inspection du ministère, etc.

L’évolution de ce mode de formation suivra le développement économique de notre pays, à l’instar des autres pays ayant réussi à développer leur système de formation professionnelle. De plus, il existe un important potentiel dans le secteur économique pour le placement d’apprentis. Il s’agira, alors, à travers les objectifs fixés dans la stratégie du gouvernement, d’identifier de nouvelles mesures visant à accroître le système d’orientation et d’inscription dans l’apprentissage, pour atteindre plus de 70% de l’effectif global des formés. Ainsi, nous pouvons continuer à assurer un service public de la formation professionnelle de qualité, pour des effectifs de jeunes plus importants et des dépenses moindres par rapport au mode résidentiel, qui constitue aujourd’hui l’essentiel de la formation professionnelle.

Q.O.: La situation économique nouvelle ne remet-elle pas en cause les moyens de mise en œuvre de cette politique?

M. M.: Comme indiqué plusieurs fois par Le Premier ministre, le secteur de la formation et de l’enseignement professionnels, à l’instar d’autres secteurs agissant dans la sphère sociale, ne connaîtra pas de restrictions particulières. Néanmoins, le ministère s’inscrit pleinement dans le cadre de la politique du gouvernement de rationaliser l’utilisation des moyens matériels et humains dont il dispose, tout en assurant le niveau et la qualité du service public de la formation professionnelle. Avec son réseau de quelques 1.240 établissements répartis sur l’ensemble du territoire national, le secteur inscrit quelque 700.000 élèves et stagiaires, annuellement, dans toutes les spécialités, et peut prendre en charge des effectifs encore plus importants, en agissant sur un certain nombre de facteurs. D’abord, avec les moyens infrastructurels et d’encadrement existants, nous pouvons augmenter les effectifs puisque les sections ouvertes aujourd’hui, avec 8 à 10 stagiaires, sont prévues pour en accueillir 20. Ensuite, et en mobilisant les internats, les établissements pourront accueillir des stagiaires venant d’autres communes et d’autres daïras. En même temps, cette mobilité à encourager chez les jeunes leur permettra d’augmenter les possibilités de choix de spécialités. Enfin, la politique favorisant la formation par mode d’apprentissage, en entreprise ou chez l’artisan, permettra de dégager plus de postes pédagogiques en mode résidentiel.

Q.O.: Est-ce un choix définitif du gouvernement de tourner le secteur de la formation professionnelle totalement vers l’apprentissage ?

M.M.: Ce n’est pas totalement ! Mais effectivement, c’est un choix du gouvernement d’orienter un maximum de candidats vers le mode de formation par apprentissage. L’objectif est d’arriver à 70% dans les deux ou trois années à venir. On en est à 40% actuellement. C’est un choix judicieux parce que la formation se fait, en grande partie, sur un poste de travail en entreprise ou chez l’artisan, et sera, donc, plus adaptée et plus efficace. Ensuite, l’apprenti, une fois diplômé, a plus de chances de garder son emploi comme permanent. Je fais remarquer que l’apprentissage est le mode de formation professionnelle le plus utilisé dans les pays développés.

Q.O.: Que devient alors l’enseignement professionnel ? Pourquoi votre secteur ne parle-t-il plus du baccalauréat professionnel ? Manque d’engouement des jeunes ? Le gouvernement s’est-il rétracté sur cette question ? Ou sauter pour mieux rebondir puisque votre ministère reste toujours consacré à la formation et de l’enseignement professionnels ?

M.M.: A ma connaissance, le gouvernement ne s’est jamais engagé à créer un baccalauréat professionnel, et donc, il ne s’est pas rétracté. Je précise aussi que cela ne concerne pas. La formation professionnelle dont l’organisation et les diplômes ne posent aucun problème. Ce dont il s’agit, c’est la question du nouveau cursus de l’enseignement professionnel, qui se trouve dans une situation qui n’a pas permis d’atteindre les objectifs qualitatifs et quantitatifs qui lui étaient assignés, dans le cadre de la réforme du système éducatif, et qui lui prévoyait d’«absorber» 30 à 40% de l’effectif des élèves admis au cycle post-obligatoire, et la prise en charge des enseignements techniques assurés auparavant par l’Education nationale et sanctionnés par le baccalauréat technique. Les explications à cette situation sont nombreuses. Les plus importantes se résument aux difficultés d’insertion des diplômés de ce cursus dans le monde du travail, en raison de la nature des diplômes (non connus, non valorisants), aux considérations sociales qui dévalorisent le technique et le manuel devant l’enseignement général ; l’enseignement professionnel n’est pas vu comme un parcours de réussite. Ceci étant, ce désintérêt s’explique, surtout, par l’absence de passerelles vers les filières de l’enseignement supérieur professionnel.

Sur instruction du Premier ministre, une commission est mise en place au ministère et fera bientôt des propositions au gouvernement pour relancer ce cursus important dans le fonctionnement global du système éducatif et de formation national. Car les déperditions scolaires, du fait de la mauvaise orientation, entre autres, sont importantes. La ministre de l’Education nationale a parlé de 4 élèves sur 100 inscrits en première année primaire qui réussissent le baccalauréat.

Q.O.: Le niveau des déperditions est terrible ?

M.M.: Il s’agira, alors, d’organiser des passerelles entre les différents segments du système éducatif pour limiter les déperditions.

Q.O.: A propos de l’université, l’enseignement supérieur vient d’organiser une conférence d’évaluation du système LMD…

M. M.: Il était nécessaire de faire une halte pour évaluer la situation de l’université, qui est devenue complexe par la conjugaison de plusieurs paramètres, comme l’évolution anarchique de ses effectifs, ou les effets d’une réforme en cours depuis dix ans, qui a été mal préparée et mal adaptée au cas de l’Algérie. Il s’en est suivi une accumulation de dysfonctionnements. La conférence organisée par le MESRS me semble avoir emprunté la bonne démarche, car l’amélioration de la situation ne peut être que par segments, dans le cadre d’une vision politique et stratégie globale, c’est-à-dire, d’une correction des dysfonctionnements, par priorité et par étape. Car tenter aujourd’hui de réformer l’université de façon globale, dans tous ses segments, lui serait fatal, à mon avis. L’urgence est de revoir ce système LMD, imaginé et appliqué en Europe à un environnement économique et industriel donné, et considérer qu’il ne peut être appliqué, de la même manière, à tous les systèmes éducatifs du monde, à toutes les disciplines, et pour tous les objectifs. Il s’agira, ensuite, de traiter les nombreux reproches faits à l’université : niveau de l’enseignement bas, comparativement aux universités du monde, inadéquation entre la formation supérieure et l’emploi, absence de réponses aux exigences du développement socioéconomique, absence d’ouverture sur l’environnement économique et sur la société, incapacité d’assurer un transfert (légitime) de savoir et de technologie… etc.

En réalité, beaucoup de ces reproches sont injustes parce qu’ils relèvent aussi de facteurs externes à l’université. La seule responsabilité qu’elle doit assumer clairement, et seule, est celle du niveau académique et scientifique de son produit et de ses diplômés, qui a baissé, en comparaison aux exigences convenues, de par le monde.

Q.O.: Vous confirmez donc le reproche qui est fait à l’université d’assurer un enseignement de bas niveau ?

M.M.: Elle n’assure pas un enseignement au niveau souhaité, et à la mesure des moyens dont elle dispose.

Q.O.: Qu’elles en sont les causes ?

M.M.: Les causes sont connues. J’en ai cité quelques unes. Il s’agira d’y remédier sereinement et avec méthode, et en particulier, dans le cadre de tout le système éducatif national.

Q.O.: La relation de l’université avec l’environnement économique n’est pas non plus terrible ?

M.M.: C’est une relation compliquée même pour les pays développés. En Algérie, ce débat, et en particulier celui de la prise en charge du développement socioéconomique par la recherche scientifique, a toujours été mal posé. Certes, l’université a parmi ses fonctions, la responsabilité de former pour le pays l’encadrement nécessaire à son fonctionnement et à son développement. Et il faut le rappeler avec force. Mais sa fonction principale est académique, donc plus large, qui est celle d’élever le niveau scientifique et culturel du citoyen. Par exemple, le rôle de l’université ne peut être réduit à l’adéquation de toute la formation supérieure à l’emploi, car l’université n’est pas un centre de formation professionnel supérieur. Et puis, le procès permanent fait à l’université algérienne d’être déconnectée de la réalité, n’est-il pas exagéré quand on sait que l’essentiel de l’encadrement du pays est le produit de l’université algérienne, dans tous les domaines (administration, agriculture, industrie, éducation, etc.). Donc, en rappelant ce rôle de l’université dans la formation de l’encadrement du pays, et dans son développement économique, il y a lieu de toujours préciser qu’il ne s’agit que d’une partie de son activité. Et qui ne constitue pas le seul critère de son évaluation, comme partout dans le monde, et à travers l’histoire. Dans le cadre de cette responsabilité liée au développement socioéconomique, la réforme du système éducatif national engagée aux débuts des années 2000, a privé l’université de beaucoup d’atouts pour s’y impliquer, notamment pour initier des formations de type professionnel.

Q.O.: Décidément, le secteur éducatif a une lourde responsabilité dans la formation des élites mais qu’il n’a toujours pas bien assumée ?

M. M.: Les atouts dont l’université a été privée, j’en citerais quelques unes : fermeture des filières (et bacs) techniques au lycée, sans assurer le transfert vers l’enseignement professionnel, adossement des formations de licence et master à la recherche scientifique (donc spécialisation précoce), et non aux enseignements fondamentaux pour permettre la jonction avec la sphère socioéconomique, la formation d’ingénieurs a été arrêtée (ou presque). En effet, moins de 2000 ingénieurs sont formés annuellement, aujourd’hui, contre plus de 30.000, il y a quelques années. J’en citerai aussi l’incohérence dans le dimensionnement de notre système de formation national, qui évolue à l’inverse des schémas universels (en pyramide : un cadre supérieur pour 4 à 5 cadres moyens). Et enfin, l’enseignement secondaire professionnel ne fait pas la jonction avec les cycles d’études supérieures de caractère professionnel.

Q.O.: Vous n’expliquez pas clairement quelles sont les conditions requises pour que l’environnement économique national réussisse cette collaboration avec l’université ?

M.M : L’ouverture et l’impact de l’université sur l’environnement économique n’est observée que dans un seul sens, alors que cette partie de l’activité de l’enseignement universitaire qui doit revêtir le caractère professionnel doit être adossée au secteur économique. Car toute l’ingénierie technico-pédagogique, en définition de formations utiles, de contenus, de dimensionnements des besoins, de terrains de stage, etc., doit se faire en collaboration avec le secteur économique. Ce sont la situation et les besoins de l’environnement social et économique qui structurent la formation. Alors, la question mérite d’être aussi analysée sous l’autre angle : l’environnement économique et industriel algérien, est-il prêt, et préparé à cette collaboration avec l’université et à la justifier ? D’autant qu’il y a quelques années, cet environnement économique préférait la collaboration à l’international. C’était la politique de l’usine clés en main, de l’appel à l’étude et l’expertise étrangère qui était privilégiée. Sans vouloir disculper l’université de ses responsabilités, je dirais qu’il y a certainement une confiance à créer entre les uns et les autres.

Q.O.: Où placerait-vous la recherche scientifique dans «cette confiance à créer» ?

M.M.: Il est vrai que dans le débat sur la relation de l’université avec l’environnement socioéconomique, il n’y a pas que la dimension enseignement. Mais là aussi, la place et le rôle de la recherche scientifique en Algérie, sont complètement galvaudés, tant la compréhension même des concepts recherche scientifique, recherche-développement, innovation, etc., comporte des amalgames et des confusions. Ici, n’est pas le lieu des grandes explications, mais pour faire vite et simple, je dirais que la recherche-développement concerne, comme son nom l’indique, le développement technologique pour améliorer un produit ou une technique. Elle est menée par des ingénieurs et des scientifiques, dans des laboratoires et des ateliers d’entreprises ou d’industries, et soutenue par l’université. Cette activité ne peut être comparée ou, encore moins opposée à l’autre recherche scientifique qui, elle, participe au développement scientifique universel, et se pratique dans les laboratoires à l’université ou dans des centres de recherche. Des articulations entre ces deux composantes doivent exister pour «nourrir» l’une de l’autre et développer les deux.

Q.O.: Ce n’est pas le cas en Algérie ?

M.M : Souvent, on parle de recherche scientifique «à l’université» en pensant au développement technologique, «en entreprise». Et forcément on prend des risques de se tromper dans l’évaluation. Les objectifs et les moyens des deux activités n’étant pas les mêmes, alors les critères d’évaluation sont différents. L’évaluation de la recherche scientifique, de par le monde, se fait par la publication originale dans des revues internationales reconnues, et par les brevets d’invention enregistrés. Les chercheurs américains, français, ou autres sont évalués sur cette base. A partir de là, nous pouvons affirmer que la composante «recherche scientifique dans les centres et universités» est en bonne voie pour enregistrer de sérieuses avancées, en Algérie. Je suis, d’ailleurs, heureux qu’un atelier de la conférence nationale sur le LMD a tenu au maintien du «minimum d’une publication originale, pour soutenir le doctorat». C’est franchement le minimum.

Q.O.: L’on dit ici et là que des travaux «nationaux» ont été plagiés sur d’autres internationaux, en avez-vous entendu parler ? L’Algérie a-t-elle instauré des «techniques» pour s’assurer qu’un travail de recherche n’est pas plagié et qu’une publication est originale ?

M.M.: Le plagiat existe partout dans le monde, et concerne les soutenances de thèses, surtout. Ailleurs, les jurys disposent effectivement de moyens techniques pour vérifier l’originalité du travail et limiter le plagiat. En Algérie, ces moyens et les mécanismes nécessaires ne sont pas encore mis en place. Pour la publication dans les revues scientifiques internationales, en plus des moyens techniques de vérification de l’originalité des résultats, les éditeurs ont des referees très spécialisés, que le chercheur qui soumissionne ne connaît pas. Il y a souvent plusieurs referees pour la même publication. Cela rend presque impossible le plagiat. Néanmoins, il faut dire que s’il est difficile de plagier pour publier un article scientifique, il reste que certaines revues publient «n’importe quoi», moyennant payement. Elles sont connues et listées pour ne pas être prises en compte, pour l’évaluation et la promotion des enseignants-chercheurs.

Q.O.: Mais comment faire bénéficier le développement économique notamment du progrès en recherche scientifique ?

M.M.: La volonté de rapprochement et l’effort pour l’organiser existent des deux côtés. Mais il reste beaucoup à faire pour faire bénéficier l’environnement économique et social de ces progrès enregistrés en recherche scientifique dans les universités et les centres. La transformation du produit de la recherche et son rendement sur l’économie du pays ne relève pas de l’université et du chercheur seuls. Cela dépend en particulier, de l’existence d’un environnement économique et industriel favorable, qui constitue l’activité structurante de la valorisation du produit de la recherche (de la publication, de l’invention, du brevet, etc.). C’est la pratique universelle. Là aussi il s’agira de faire comme tout le monde : en Allemagne, en France ou aux Etats-Unis, le chercheur universitaire trouve un résultat qu’il publie ou brevette, et l’industrie le transforme en produit. C’est cette articulation qui n’est pas évidente à faire.

Q.O.: C’est la faiblesse du secteur industriel qui empêche que cette «articulation» soit évidente à faire ?

M.M.: Je ne dirais pas cela, mais il faut tenir compte des réalités pour ne pas se tromper. Notre génie doit se concentrer sur l’organisation de cette jonction en s’appuyant sur l’expérience internationale, en particulier avec des pays du même niveau de développement. Dans ce cadre, la nouvelle loi sur la recherche a organisé la bonne démarche et annonce les mécanismes qu’il y a lieu de mettre en place entre l’université, le centre de recherche et l’entreprise : recherche au sein de l’entreprise, préparation de thèses à l’intérieur de l’entreprise, encouragement à l’entreprenariat et au développement de start-up, création d’organismes de valorisation, etc. Mais le plus important est la décision politique qui considère que le développement de la science, de la recherche, de la technologie et de l’innovation, est possible en Algérie, et que c’est un des leviers du développement économique, source de revenus durable pouvant limiter les effets négatifs de la dépendance des hydrocarbures.

C’est ce qui vient d’être confirmé, en force par le président de la République dans la révision de la Constitution, à travers les articles 38 et 173-9 et 10, qui instituent un Conseil de la recherche scientifique auprès du président de la République, pour œuvrer à la promotion de la recherche scientifique au service du développement. Beaucoup de chercheurs et de compétences ont applaudi à cette disposition, appréciée comme une valorisation de leurs efforts.

Source : Le Quotidion d’Oran 27/01/2016

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