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« PARADOXES » : La chronique de Mohamed Bourahla

« PARADOXES »
La chronique de Mohamed Bourahla

Index et ordalie

Le passé est têtu ; parfois, il ne veut pas passer. Un mauvais élève, aurait dit le défunt Giap. Souvent, il reste en travers de la gorge du temps, au risque de l’étouffer. Il nous revient, ainsi, à travers l’Index qui consistait, jadis, en un catalogue des livres dont la lecture était proscrite. Des institutions, détentrices d’un pouvoir sacré ou profane, interdisaient, donc, de lire tel ou tel livre parce que, selon elles, ils nuisaient à la santé mentale de leurs brebis et moutons. Parfois, elles requéraient leur expurgation et leurs auteurs devaient s’amender. Fréquemment, le livre incriminé ne s’accordait pas avec leur discours ou le contestaient. Tout simplement. La liste est longue. Ceci est de l’histoire ancienne, pas du tout ! Des appels à l’interdiction ont été faits à propos des livres de la série Harry Potter ou des dessins animés Pokémons. Bien sûr, il est plus facile de condamner des ogres en papier que des monstres de chair et de sang. L’Index se modernise toutefois ; il devient soft, extensible et contractile selon l’humeur. C’est le lecteur lui-même qui construit maintenant son propre Index. La méthode est facile ; il s’agit de déléguer la faculté de penser au maître. Ce dernier, comme contrepartie, transmet au disciple la prérogative de faire régner la discipline dans les esprits. Le ton comminatoire et l’argumentum baculinum sont très prisés. La réflexion est considérée comme une activité périlleuse et la voie royale du reniement ou de l’apostasie. Par conséquent, tout ce qui ne jouit pas de la recommandation ou de la tazkiyya de l’autorité morale – cheikh, gourou ou appareil – est tenu en suspicion, formellement interdit. Le plus banal des écrits devient dangereux ; il y a péril à s’y frotter. Pour plus de sécurité, le lecteur ne lit plus. Ceci, bien sûr, est une antinomie, mais faudrait-il parler de logique quand la raison est embastillée. D’ailleurs, rétorquera-t-on, à part, il va de soi, le ronron sopitif du thaumaturge omniscient, il n’y a plus rien à lire. Tout a été dit et de façon crédible. On aurait tort de croire que cela ne concerne que le citoyen lambda. Des savants renommés se dédirent à l’instar de Galilée qui, après avoir renié ses écrits scientifiques, aurait marmonné à propos de la terre «Et pourtant elle tourne». D’autres, par crainte d’entorse à l’orthodoxie, se sont autocensurés et tus. On ne lit, jusqu’à présent, les épitres des Ikhwān As-Safā qu’avec une extrême circonspection ou pour prononcer contre leurs auteurs l’anathème. Les Qadarites ne sont évoqués que du bout des lèvres. L’épisode du Lyssenkisme affairé à créer une biologie prolétarienne pour contrer la génétique bourgeoise en est un autre exemple. Ceci aurait prêté à rire n’eut été le climat de terreur déclenché contre les suppôts de la science réactionnaire. Ceux qui osaient lire Mendel. Il faut insister sur le fait que ceci n’est pas propre à un pays ; Descartes aurait pu, sans crainte de choquer quiconque, réécrire le Discours de la méthode en ajoutant que « L’absence de discernement est la chose la mieux partagée au monde ». Il ne fallait pas lire pour, au prix de la vérité, préserver l’unité du dogme et éviter d’être cloué au pilori. Ainsi, par exemple, on ne lira pas les livres citant le goulag, parce que, dans le millénium marxiste, il ne pouvait pas exister ; ni ceux qui comparent les souffrances des Palestiniens aux « nuits de cristal » parce que ces dernières relèvent du domaine privé de l’holocauste. Doit-on attribuer cette propension de la pensée à se coucher à une culture quelconque, au formatage ou au cerveau reptilien ? Faut chercher. Mais, sincèrement, peut-on se scandaliser du retour de l’ordalie quand l’Index n’est pas loin.

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