« PARADOXES » La chronique de Mohamed BourahlaAlgérieNews

“PARADOXES” : La Chronique de Mohamed Bourahla : Mère courage

“PARADOXES” La Chronique de Mohamed Bourahla
Mère courage

Non, ce n’est pas le personnage de Bertolt Brecht ; celle-ci est bien d’ici, de chez nous. Elle ne parcourt pas les champs de bataille, pourtant, chaque jour, pour elle, est un nouveau combat.  Elle ne sait pas à quelle heure elle s’est endormie. Tard, en tout cas. Il lui a fallu faire le dîner, la vaisselle, vérifier si les robinets étaient fermés, border le plus petit, prendre, parfois, sa température… et que sais-je encore. Cependant, elle est debout, à pied d’œuvre, tôt le matin. Chaque jour que Dieu fait, il lui faut apprêter le petit-déjeuner de ceux qui sortent, accompagner le petit à l’école… 7 h. 30 mn, c’est l’heure de partir. Il faut la voir souffrir en regardant le dos de son enfant courbé par un sac si lourd qu’il ressemble à une punition. De quoi faire détester l’école publique. Il faut, aussi, la voir horrifiée en entendant le récit de ces petits enfants disparus. Que sont-ils devenus, comment leurs mamans ont-elles pu supporter ?… On dit que certaines sont devenues folles. Comment cacher tout ça à son enfant qui sait tout, mais fait semblant de ne rien savoir. Comment, encore, dans ces conditions lui demander d’étudier ? Elle est là, pourtant, avec un pincement au cœur, mais cachant sa détresse. Elle est là à prier pour que les enfants ne fassent pas de mauvaises rencontres. Tous les enfants. Elles sont toutes là. Les héroïnes anonymes. Qu’il pleuve ou qu’il vente, qu’il grêle ou qu’il gèle. Debout, adossées à un mur ou près d’un vieux tronc d’arbre où s’entassent l’indifférence et les ordures ménagères. Elles sont là, au milieu de rares hommes. L’une trainant une poussette et l’autre, sa colère qui sourd en en silence ou ses rêves étouffés. Elle distribue un salut par ci, un sourire par là… Ça y est, le petit est rentré. Elle lui emboite le pas hardiment. Elle ira demander à l’institutrice les raisons qui l’ont poussé à traiter son enfant d’âne. C’est fait. L’injure a été mise sur le compte du surmenage, du stress, des classes surchargées, du comportement des élèves d’aujourd’hui. Elle a grand cœur et pardonne vite. Il est vrai, à la décharge de l’enseignante, que l’école à la porte de pénitencier et aux murs gris a tout pour mettre les nerfs à vif. Il va falloir qu’elle retourne maintenant à la maison, penser au repas de midi. Elle fera, auparavant, le marché. La mercuriale sent le roussi. Elle ne sait où donner de la tête ; que dire à monsieur son mari qui lui demandera des comptes. Elle doit penser à acheter du pain et du lait. Des couches pour le dernier. Le temps presse. A la maison, elle virevolte comme un papillon. Son enfant sort de l’école à 11 heures un quart. Elle doit faire vite. 11 heures, elle est devant l’école. Un mioche suce son crayon comme si c’était une cigarette. Une petite fille tire une glace de sa poche et s’y contemple. Le soleil darde ses rayons ; il n’y a pas d’auvents. Elle devra songer à s’acheter un chapeau. 11 heures un quart : la sirène de l’école retentit. Il règne une ambiance de miradors et de barbelés. Elle semble avoir des ailes en rejoignant la maison. L’enfant peine à suivre. Il doit faire vite, sinon il sera en retard. Aussitôt le repas pris, il devra se préparer à partir car l’école reprend à 13 heures. L’humidité est insupportable ; elle respire difficilement. Ils ressortent. Les voila tous deux devant l’école. Elle échange quelques mots avec une voisine. La sirène retentit. Les enfants s’engouffrent dans l’école, la porte se referme derrière eux. Elle retourne vite à la maison. D’autres besognes l’y attendent. Elles ne finiront jamais. Aussitôt rentrée à la maison – un logement gris dans un immeuble barré- il faut songer à repartir. Elle a envie de jeter l’éponge, mais elle ne le fera pas. Il lui faudra s’occuper, sinon elle s’endormirait. Elle mettra de l’ordre dans le placard ou fera un gâteau pour le café du soir. Les gâteaux, son mari en raffole, mais il ne le dira pas. Un homme n’étale pas ses faiblesses devant une femme. Elle s’est oubliée ; le petit sort à 14 heures 30. Puis d’autres tâches l’attendent. C’était la journée habituelle d’une femme très simple. Celle qu’on nomme le maillon faible de la société. Quel paradoxe, quelle sottise.

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