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« PARADOXES »  / La chronique de Mohamed Bourahla : Madame Sabra et le CID  

« PARADOXES »
La chronique de Mohamed Bourahla

Madame Sabra et le CID

Le recrutement des diplômés, à travers le CID (Contrat d’insertion des jeunes diplômés), est une pratique qui témoigne d’un problème dans le monde du travail qui consisterait en une inadéquation entre la formation et l’emploi. C’est là un euphémisme, mais ne faisons pas la fine bouche ni le rabat-joie en prétendant que c’est l’investissement qui crée l’emploi et non la décision administrative qui, elle, crée la pléthore ou la sujétion. Ne disons surtout pas que c’est une manœuvre pour acheter la paix sociale. Mettons de l’eau dans notre lben et avançons, prudemment, que c’est un mécanisme de régulation publique qui tend à rendre des services aux jeunes diplômés sans emploi. Et pourtant, il y a un cactus. En effet « quand un homme donne et reçoit, il agit dans la pensée que l’échange se fait à son avantage » écrivait un certain monsieur Platon dans sa République. Quand est-il, donc, quand cet échange se fait, d’une façon ostensible, voire méprisante, à son désavantage. Essayons de voir de plus près. Prenons un exemple… Une dame – appelons la « Sabra », même si elle ne peut plus patienter – a fait l’objet d’insertion dans une administration publique depuis presque dix ans. Jeune, licenciée en droit (système classique), titulaire d’un certificat d’aptitude à la profession d’avocat, pleine d’ambition… elle est aujourd’hui, mariée et mère, mais surtout aigrie. Elle n’a pas bougé d’un iota depuis son insertion. Absolument rien, à part un petit salaire et de très grandes déceptions. Aucune formation complémentaire, aucun recyclage, aucun perfectionnement en vue de l’adaptation à son emploi comme le prétend son contrat. Elle apprend sur le tas. En fait elle n’apprend rien. Elle s’abrutit plutôt. On aurait pu régler son cas par le biais des recrutements internes (la promotion), mais non, on lui demande de concourir pour le poste. Sabra s’exécute. Son malheur est de manquer d’entregent et de ne pas savoir graisser la patte à quiconque. C’est impardonnable dans un univers où la promotion sociale se fait au piston six cylindres. D’autre part, la fonction publique ne la verra même pas, car dans le nouveau système (LMD) on note plus largement. Dans certaines universités, on compense l’étroitesse de l’esprit par l’altruisme de la notation. Que fera donc un misérable douze de l’ancien système face au seize rutilant du nouveau. Oui, je sais, nul besoin de prolepse… il est parait-il – aurait pu chanter Brel – des bacs brûlés qui donnent plus de dix neuf qu’un poisson d’avril. Sabra végétera donc là où elle se trouve depuis une décennie. Toujours sur le tas, dans de petits postes, à la merci des harcèlements sexuels, des brimades du chef de bureau qui quotidiennement reportera sur elle l’avanie que lui infligera son responsable hiérarchique. Elle ne cotise pas à la retraite, son ancienneté n’est pas prise en compte et si elle voudra, en même temps, poursuivre ses études, on la mettra dans l’obligation de choisir entre le poste ou les études. Nous sommes bien loin de la pyramide de Maslow. A quoi bon… Sabra, dont on ne sent plus la présence, n’a pas de besoins. Elle est là pour trimer ; et seulement ça. Elle le sait et se sent déconcerté. Elle pourrait bâcler le travail – certains le font – mais elle a des principes. Elle fait son boulot mieux que le titulaire ; bien qu’elle soit moins payée et estimée que lui. Son malaise déteint sur la structure et compromet le service. Son agressivité n’est qu’une conséquence de la frustration des besoins.  Pendant ce temps là, la survie suit son cours, les fonctionnaires fonctionnent, les pistonnés se font pistonner, les harragas ne cessent de brûler et mourir… Notre amie Sabra – il en existe des milliers comme elle, des Sabra et des Sabr hdoud – qui n’arrive plus à prendre son mal en patience, broie du noir ou rêve d’insertion. Une vraie celle-là, pas du pipeau. Le concept d’insertion, tel qu’existant, non seulement met la compétence sur la paille, mais induit le phénomène de désocialisation. La personne désapprend à vivre en société, l’individu devient un être asocial, son identité psychologique est compromise. Une insertion mal conçue, puis avortée, a pour effet direct une désinsertion. On n’adhère plus aux projets communs, on n’a plus la volonté d’y participer. On se sent floué, exclu, méprisé, exploité. Alors, quand cette catégorie de la population, dépitée, manifeste, pacifiquement, pour clamer tout haut sa souffrance, demander une véritable insertion… faut-il s’en offusquer ! Non, du tout, car l’échange qu’on leur demande est inégal et fait d’eux des citoyens de seconde zone. Aussi, sans faire dans le procès d’intention, le CID… n’est-ce pas là, aujourd’hui, une pratique qui, si on veut parler de justice sociale, doit être impérativement revue ?

Mohamed Bourahla 

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