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« PARADOXES » / La chronique de Mohamed Bourahla : Lettre à Madame la Croatie 

« PARADOXES » / La chronique de Mohamed Bourahla

Lettre à Madame la Croatie 

Madame la Croatie, je vous écris cette lettre en ne sachant même pas si elle vous parviendra. Mais ne dit-on pas que les voix du désespoir sont imperturbables. Il vous est arrivé, certainement, des échos de la tocade que provoquent chez les miens vos apparitions publiques. Ne vous en froissez pas, l’engouement fait toujours suite à l’engorgement et, de temps en temps, que l’on soit vieux ou jeune, ça déborde. Que voulez-vous ? Adossé, journellement, à un mur paumé, sirotant, dans un gobelet en plastique qui pue la malédiction pétrolière, un jus de pois chiches caramélisés qui sert de trip, il faut bien se trouver une occasion de rêver. Et puis, quand on a plein le bas du dos, on ne peut pas être coupable d’en avoir pris plein les mirettes. Chère Présidente, vous vîntes au crépuscule de ma survie, comme une hiérophanie. Enfin, presque. Ne craignez rien, je ne suis pas un satyre même si vous ressemblez à une nymphe, et ma nature n’est pas violente. Mon seul tort est d’aimer dans la démesure. C’est pour cela que, souvent, on m’a fait prendre des hurlements pour des bêlements. Aussi, cruellement frustré, lorsque quelque chose me manque, j’y rêve passionnément. Sevré de vie, le rêve m’a tué. Quant à mes jeunes compatriotes, vous ne pouvez leur en vouloir. On n’allèche pas sans conséquences une personne qui jeûne toute l’année. Mais il ne faut pas voir le lubrique partout. Vous êtes victime de votre succès. Cependant, vous ne pouvez imaginer le bonheur qui m’envahit quand je vous vois sourire et communier avec les vôtres. Sublime comme une promesse tenue. En vous voyant, l’espoir revient au galop, la beauté reprend tous ses droits, la citoyenneté devient à portée de main. Ave Présidente, ceux qui vont jouer te saluent ! Oui, il y a bien une question de pain et de jeux dans l’histoire, mais ne gâchons pas le plaisir ! J’en oublie, en vous voyant, mes tristes journées, les serments d’allégeance, les privilèges rentiers, les chasses gardées, les médiocrités infâmes, les politicards débiles, tous les mensonges qui me mènent par ce qui me reste de nez. J’en oublie encore les cauchemars diurnes, les parentèles suspectes, l’espoir qu’on assassine, la risée à laquelle on m’expose, ces nouvelles froides qui donnent l’impression que pour ceux qui me ressemblent la partie est irrémédiablement perdue. Il me vient, alors, en vous voyant une idée folle : Vivre ! Simplement, seulement. Intensément. Non pas survivre. Coincé entre des murailles d’ennui et de mépris. Avec pour seul paysage : un quotidien aussi fade qu’une farce électorale, des medias insanes, des égouts infects, des moustiques qui mutent, des vaccins qui tuent, des enfants qu’on kidnappe ou abrutit, des épidémies irascibles, des océans cimetières et des nuits si noires qu’elles en arrivent à ne plus se reconnaître. J’oublie tout ça en vous voyant. Votre sourire, madame, est un peu la boussole qui me guide dans mon labyrinthe de déboires. Vous êtes mon fil d’Ariane, et, en vous voyant, j’oublie, pour un temps, le Minotaure. Il faut que je vous confie que ma vie est un eternel jeûne ; qu’il ne s’y trouve pas de mi-carême et que j’ai un besoin vital de votre sourire. Pour cela, il me trotte dans la tête l’idée de demander l’organisation d’une autre coupe du monde. De football ou d’autre chose. C’est d’ailleurs ce que le monde sait faire de mieux : Les coupes ! Vous pourriez même nous demander conseil, nous sommes experts. Ici, chez nous, on coupe tout… des jambes au prépuce en passant par le cordon ombilical qui nous relie au pays. Les légendaires Jivaros ne feraient pas mieux que nous. Nous passons des heures à parler de l’art de couper tout ce qui dépasse : ce qui nous reste d’honneur, les poils de la moustache, le bas du froc et que sais-je encore. Les histoires byzantines ne sont rien à côté de nos conciliabules. Nous amputons l’histoire, taillons dans la chair et plus l’esprit se fait arrogant et plus on étête. Nous coupons si bien qu’il n’y a plus que de rares choses qui, par miracle, tiennent debout. C’est, pour cela d’ailleurs que nous sommes un pays de croyants. Chère Présidente, quand on a le vide pour quotidien, on ne peut être coupable du délit de fabulation, de se créer un monde en vous regardant malgré ces rabat-joie qui affirment que vous ne vous rendez même pas compte de mon existence, de celle de mes semblables et que vous leur rappelez Sarajevo. Je ne tiendrai pas compte d’eux. C’est pourquoi je vous dirai tout haut : Volim te svem sercm. Ces messieurs ne savent pas encore que la nature a horreur des rides, que je dois à tout prix m’attacher à quelque chose de beau et que si votre sourire n’existait pas, il me faudrait le créer, ou sinon je n’existerais pas. Ravi, Madame, je le suis, certes… mais, aussi, quelque peu jaloux et soucieux, assailli par de multiples questions. Je ne vous le cache pas. Peut-être que je ne vous mérite pas, est-ce la fatalité, qu’est-ce qui me vaut ma place en marge de l’histoire ?… Mon strapontin dans la grisaille m’attend, je dois y retourner. Mais merci infiniment Madame la Croatie de m’avoir fait rêver et fantasmer. Je sais, maintenant, que tout est possible.

Volim te svem sercm : Je vous aime de tout mon cœur. (J’espère que le traducteur est fiable)

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