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« PARADOXES » La chronique de Mohamed Bourahla : Le muletier et l’esclave 

« PARADOXES »
La chronique de Mohamed Bourahla

Le muletier et l’esclave 

Milton Humason est un des scientifiques dont le nom est lié à l’histoire de l’expansion de l’univers. Quand, en 1919, l’astronome Edwin Hubble fut engagé par l’observatoire du mont Wilson (Californie, USA), il le trouvât sur place en tant que concierge et gardien de laboratoire. Humason était auparavant muletier et factotum. L’observatoire se trouvant à 1742 m d’altitude, il était, chaque jour, chargé d’y transporter des poutres et d’énormes blocs de pierre. Les frères Bogdanov racontent dans leur livre « Le visage de Dieu » qu’en 1917, après sa promotion, les astronomes le retrouvaient souvent, au ras du sol, consciencieusement appliqué à frotter et astiquer le plancher… « Comme si sa vie en dépendait ». Ses postes suivants : veilleur de nuit puis assistant nocturne des astronomes. Le directeur de l’observatoire – George Hellery Halle, un astronome – ne répondit pas aux demandes de Humason par le mépris ; contre toute attente, il les accepta. Humason, quant à lui, se mit à dévorer les ouvrages d’astronomie au point où ceux qui l’avaient connu ne le reconnurent plus. En 1919, survint l’incroyable : la nomination de l’ancien muletier, qui ne possédait aucun diplôme, au poste d’astronome titulaire à l’observatoire le plus grand du monde et en tant qu’assistant d’Edwin Hubble ! L’histoire ne s’arrête pas là. Hubble et Humason apporteront la preuve que l’univers n’est pas fixe et tous deux seront chargés, en 1931, d’en confirmer la nouvelle au grand Einstein lors de sa visite à l’observatoire. Remontons dans le passé. ‘Antara, grand guerrier et poète préislamique (VIè. s.) fils d’une esclave abyssinienne et d’un arabe, était considéré comme un esclave et, malgré ses mérites exceptionnels, condamné au rang de berger.  Lors d’une razzia d’une horde voisine, il répondit ironiquement à son père qui l’exhortait à prêter assistance à sa tribu : « L’esclave est ignorant des manœuvres de la guerre […] il n’excelle qu’à traire les brebis […] ». Quand son père lui proposa de charger l’ennemi en échange de sa liberté, il le fit alors, en homme émancipé, et accomplit les prouesses qui firent sa geste éternelle. Qu’en conclure ? Les théoriciens du management de la qualité totale, qui savent que l’excellence, c’est, aussi, zéro mépris, c’est-à-dire donner de l’importance aux personnes, les respecter et être à leur écoute, déduiront de ces deux histoires que la meilleure des motivations constitue la liberté et l’absence de mépris. Que peut-on, donc, attendre de populations dépréciées et dépourvues de liberté ou de relations internationales qui croulent sous le poids du dédain et de l’arrogance. Des dirigeants traitent des chefs d’Etat étrangers de pygmées, des peuples sont des cafards pour d’autres. Les Arabes, serine-t-on, ont du pétrole, mais pas d’idées ; les Africains sont inaptes à la démocratie, l’Islam est corrélé avec le harem. La morgue est aussi une production nationale ; il ne faut pas se leurrer. Que dire, ainsi, de ces légitimités historiques – souvent fondées sur le mensonge – qui infantilisent les peuples, de ces logiques farfelues qui les confinent dans des rôles d’exécutants ou de thuriféraires, de ces leaders ad vitam aeternam qui tiennent plus de divinités que de personnes de chair et de sang. Il faut préciser que ceci n’est pas aussi le fait des seuls politiques. Montesquieu écrira « Les Turqueries » et La Fontaine fera d’un illustre savant (El Birouni) un âne (Aliboron). Mais ne faisons pas dans la caricature, le mépris s’exerce dans tous les azimuts et, le plus souvent, lorsqu’on se croit supérieur à l’Autre, donc ce dernier naturellement condamnable. Mais pire que d’être méprisé, c’est d’arriver à se mépriser soi-même. Cela est-il possible ? Cela l’est quand on en vient à se regarder avec les yeux d’un Autre qui serait le maître et pour qui nous ne serions que son image contrastée ou, épisodiquement, sa voix ou sa chair à canon. Peut-on mettre fin au mépris ? Muni du seul volontarisme, c’est comme si c’était demander au foie de ne plus secréter de bile ? Le mépris, en effet, n’est pas qu’une simple question d’incompatibilités d’humeur ; il est d’ordre structurel.

* L’histoire de Milton Humason rappelle, mutatis muta ndis, celle de M. Belouad, ex employé aux laboratoires de l’Institut National Agronomique d’Alger. Malheureusement, elle n’eut pas la même suite.

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