« PARADOXES » La chronique de Mohamed BourahlaInternationalNews

“PARADOXES” : La Chronique de Mohamed Bourahla : Khashoggi

“PARADOXES” : La Chronique de Mohamed Bourahla
Khashoggi

L’assassinat du journaliste saoudien Jamal Khashoggi, à l’intérieur du consulat de son propre pays à Istanbul, est épouvantable. Il ne supplante pas dans la hiérarchie de l’abominable le massacre saoudien au Yémen ; il s’y ajoute. Le monde politique condamne ou fait semblant. Pour un temps. Les grands finiront par fermer l’œil. On ne refuse pas la hotte du père Noël, même en bédouin enturbanné. Les petits rentreront dans le rang. Le matraquage médiatique prendra fin, et le droit sera immolé sur l’autel des intérêts supérieurs et des (dé) raisons d’Etat. Le marché, qui a remplacé les docteurs en casuistique, mettra quant à lui une sourdine aux cas de conscience. Très vite nous oublierons les liquidations extrajudiciaires et le deux poids deux mesures ? Ainsi va la vie. Insupportable ! Pourtant, ce dossier ne sera pas classé car ses conséquences sont terribles. Au-delà des répercussions politiques, ce meurtre odieux a, déjà, mis en branle un questionnement lancinant. L’Arabie Saoudite est dans l’imaginaire, restant à déconstruire, de la communauté virtuelle de l’Umma islamique plus qu’un Etat ; avec cet homicide, elle le devient. S’abaissant au rang de simple Etat, elle se dénude et se désacralise. Ce n’est plus qu’un mode tribal d’organisation où la séparation des pouvoirs n’existe pas et où la modernité est un mirage… un Etat despotique fondé sur l’arbitraire et la détention de la vérité d’où, fut-ce par la violence, la prohibition de désaccords publics, la croyance en une religion officielle et la négation d’une opposition. L’allégeance est la règle ; la choura c’est pour le spectacle. Le Royaume ne peut produire un fiqh (jurisprudence islamique) qui va à l’encontre de ses intérêts. Comme par exemple, l’interdiction, sous peine d’excommunication, de contester le pouvoir à ceux qui le détiennent. Rétrogradant du sacré au profane, non seulement la nimbe dont était auréolée la monarchie vole en éclat, mais cette dernière apparait, de plus en plus, comme l’obstacle épistémologique liminaire qui s’interpose entre la volonté de connaître du musulman et l’objet d’étude. Le crime de Khashoggi est une cause, de niveau supérieur, qui augure les prémisses d’une remise en question du paradigme saoudien. Il ne peut être que source d’inquiétude et d’interrogation pour des esprits vivants, tout comme il préfigure la naissance d’une tendance cathartique d’où peut naitre la contestation de la relation tuteur-pupille qui domine entre les sociétés musulmanes et le Royaume et, particulièrement, de l’argument d’autorité dont se prévalent les Ulémas saoudiens dans le monde musulman. Ceux-ci parlaient jusqu’à présent au nom de Dieu ; les musulmans devaient suivre sous peine d’apostasie. Ils parleront à l’avenir en leur nom ; leur discours – jugé auparavant comme apolitique, transcendant et suprahistorique – étant inféodé à un Etat et frappé de suspicion. La foi et la science coïncidaient et consistaient en une discipline mémorielle ; le meurtre de Khashoggi remet le doute méthodique, l’analyse et la critique à l’ordre du jour. Pour être digne du Paradis, il fallait pour le musulman se contenter de copier servilement. De la déclamation à la gestuelle et de l’habitude vestimentaire à la façon de psalmodier le Coran ou l’appel à la prière. Tout, en somme. Un bon musulman était censé être un copieur par excellence, car l’innovation, donc la diversité, est répréhensible. En fait, il n’avait pas de raisons de penser ; d’autres, notamment les Saoudiens, s’en chargeaient. Il lui fallait seulement divorcer avec la raison. Imiter. Répéter. Par cœur. Mot à mot, à la virgule près. Des histoires qui mettaient le réel entre parenthèses. Le monde musulman, une aire de violence systémique, était la périphérie du Royaume et s’en accommodait bon gré mal gré ; il ne se suffira plus désormais de copier, il apprendra à être son propre centre, à se regarder avec ses propres yeux. Il apprendra, surtout, à réintégrer le mouvement de l’histoire, à débarrasser celle-ci de ses éléments mythiques et idéologiques, à interroger et s’interroger, à penser et se penser, d’abord, comme individu et acteur et non plus comme faisant partie d’un tonneau vide et béni où se dilue ou s’éteint la responsabilité personnelle. La Grande discorde n’était-elle pas, déjà, la fracture qui mettait en avant le besoin de structures de décision, de concertation et d’expression différentes ? Arkoun ne l’a, peut-être, pas prévu, mais c’est le Royaume d’Arabie Saoudite qui, malgré lui, montrera le chemin de cette « entrée méthodique dans les processus discursifs et culturels de la littérature de référence dont se servent encore aujourd’hui les gestionnaires de la croyance ». Jamal Khashoggi ne sera pas mort pour rien.

Mohamed Bourahla

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