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« PARADOXES » /  La chronique de Mohamed Bourahla : Histoires d’universités 

L’université est une institution où des personnes intelligentes s’occupent de connaissance en la produisant, la conservant et la transmettant. En voyant un de ses professeurs, j’étais fier et impressionné. Un prof, mon Dieu...

« PARADOXES »
La chronique de Mohamed Bourahla

Histoires d’universités 

L’université est une institution où des personnes intelligentes s’occupent de connaissance en la produisant, la conservant et la transmettant. En voyant un de ses professeurs, j’étais fier et impressionné. Un prof, mon Dieu… la probité, le savoir et le travail ! Il faut dire que j’appartiens à une époque où l’enseignant tenait du prophète et, logiquement, avait la prérogative du discours. Celui qui savait, non seulement pouvait, mais devait parler. Il y a un hic aujourd’hui. Moi, qui porte un regard profane sur cette vénérable institution, j’aimerais qu’on m’explique pourquoi l’accuse-t-on d’être en retard ou à côté de la plaque. Serait-ce de la jalousie ? Je sais bien que le monde nous envie ; mais quand même, l’université ! Une vipère affirme que ça ressemble à une garderie d’adultes, qu’il faudrait songer à y créer une association de parents d’étudiants. Surtout n’imputons pas le problème à une tare génétique qui serait le lot des potaches. Je désirerais bien qu’on me dise, par contre, d’où vient cette sensation que le titre de docteur ressemble plus, actuellement, à un privilège nobiliaire ou ecclésiastique qui autoriserait à toiser la réalité qu’à une distinction scientifique digne de considération. Le statut se serait-il compromis en aliénant sa liberté de penser et de critiquer ? Toujours est-il, que, comme le clame un proverbe danois, « Si on peut se chauffer auprès des grands, on peut aussi s’y brûler ». Je voudrais qu’on me dise pourquoi un livre édité ici ne se trouve pas dans nos BU mais dans celles de campus étrangers ; pourquoi, encore, nos facultés boudent le travail de nationaux qui habitent à quelques pas de leurs enceintes, alors qu’ils font ailleurs l’objet de recherches académiques. Je souhaiterais qu’on m’explique, last but not least, pourquoi le contact avec la réalité semble rompu ? Ailleurs, des cours d’anthropologie visuelle se donnent dans des cinémas ouverts au public et bondés (il n’y en presque pas chez nous, mais on continue de parler de production cinématographique) ; des écrivains sont invités pour des résidences annuelles d’écriture. N’est-ce pas que la théorie coupée de la réalité consiste, selon Marx, à « lâcher la bride au destrier de la spéculation » ? On semble aimer parler de météo dans les amphis sans se préoccuper du temps qu’il fait dehors. Le débat public, la disputation ? Personne n’en a cure alors que c’est dans la pratique de l’écoute que s’écroulent les tours d’ivoire et se bâtissent les remises en question. Oui, pour ce qui est de la littérature et des sciences humaines, on parlera de déconstruction, mais celle-ci ressemble à de la gnose. Aucun rapport avec la quotidienneté, l’identité, une histoire mythifiée… Pas touche, on ne joue pas avec le feu ! Connaitre, c’est répéter ! Que vive le psittacisme ! L’auteur ? Mort ! La philosophie ? Inutile ou impie, elle traîne le pas. Elle est mise au petit coin, au piquet… on la tolère, mais ne l’admet pas. L’histoire ? De l’histoire. Le théâtre ? Le conflit ! Il faut dire que le corps universitaire qui fréquente le théâtre est une minorité. Le savoir ne s’abaisse pas. Le doute, la recherche, donc le laboratoire d’idées, notamment sociales ?… Faudra repasser. L’université fait de la cuisine disent les mauvaises langues : un filet de méthode ajouté à une livre de modernité qu’on malaxe dans un chaudron d’archaïsmes. Du placage, dira le philosophe iranien Daryus Shayegan. Une tambouille où manquent les épices du doute. Et pourtant, la compétence est là, les professeurs de renom existent et il est plus que navrant de lire leur dépit ou les voir s’éteindre en silence, rendre le tablier en pestant ou s’exiler la mort dans l’âme. J’en connais un qui parlait de jeter la critique dans la rue. N’est-ce pas beau ça, voir le peuple s’emparer de la critique ? Personne ne l’a entendu. Quand la pensée qui s’exerce à l’université osera-t-elle questionner le réel et, selon Georges Gusdorf, lui « demander des comptes » ; quand osera-t-elle douter de l’évidence ou cesser de regarder le monde comme « lieu du pittoresque et du conventionnel » selon Bachelard ; quand s’imprégnera-t-elle de la révolution galiléenne – ou de celle d’El Birouni – et l’étendra-t-elle à toutes les disciplines ? Mais, ne tire-t-on pas à côté de la mire ! N’est-ce pas que, quand la tête est malade, c’est le corps tout entier qui tremble ! Alors espérons de beaux jours : la venue d’un obstacle épistémologique, de la taille d’une galaxie, qui bouleverserait l’institution et nous ferait tous sortir de notre trou noir, de la caverne des illusions ou de l’état de tutelle – la minorité – comme l’écrivait Kant. Alors, très chère université, c’est pour quand Sapere aude !

Mohamed Bourahla

  

                                                                                                                            

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