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« PARADOXES » / La chronique de Mohamed Bourahla : Histoires d’icônes

« PARADOXES »
La chronique de Mohamed Bourahla

Histoires d’icônes

Le respect qu’impose le maître à penser doit-il conduire au baisemain ; la raison doit-elle se faire harakiri sinon clouée au pilori par les thuriféraires ? Devons-nous, pour être et pour l’éternité, nous limiter à ânonner, en jouissant de plaisir, les bréviaires du mentor ? Le contraire serait-il de la présomption qui nous vaudrait d’être mis au pas et stigmatisé ? Serait-il possible qu’un intellectuel prestigieux – qui pourrait être Mammeri, Bennabi, Kateb, Arkoun… – puisse se transformer en icône, objet de vénération et obstacle à l’entendement ? Il semble que oui, l’erreur étant le propre de l’homme. À moins de prétendre à l’infaillibilité. L’instant de l’anamorphose ne serait-il pas, alors, celui où le ténor se met à produire l’image mythique suggérée par son ego ou commandée par ses disciples ? C’est, en tout cas, celui, où nous décidons de mettre de côté l’esprit critique, à savoir l’attitude méthodique qui n’accepte aucune assertion sans, rationnellement, mettre en question sa valeur. Ceci n’est pas une sinécure, il est vrai. N’est pas Socrate – qui désirait par la maïeutique accoucher les esprits du vide de la doxa – qui veut. Les clercs ont, quant à eux, le profil bas ou celui des médias. La philosophie est devenue plus un enseignement fossilisé qu’une attitude consistant à se mettre à distance des préjugés. Et puis, il est tout aussi difficile de s’en prendre aux sophismes et aux dogmes que de résister à l’attrait du plaisir dont jouissent les âmes moutonnières. Les idées du mandarin deviennent, alors, des révélations ; ses affaires personnelles, des reliques. Nous sommes en plein ésotérisme ; seuls les initiés – des élus sans suffrage – se rendent compte de leur chance. Dans un premier temps, l’icône livrera ses sentences ; ce sera ensuite par délégation. Il lui faudra des dévots et des gardiens du temple. Son comportement est minutieusement scruté et interprété. L’auguste pythie qui détient le secret de la grille de lecture du signe iconique et celle de le commenter post mortem a, autant que l’icone, la capacité de produire l’image qui subjugue. Cette glose est redoutable ; elle peut conduire à tous les extrémismes. La vulgate a muté en fonds de commerce. Il n’y a pas lieu de s’interroger sur l’authenticité des sources ou la rigueur de la méthode, ceci tiendrait du sacrilège. La tâche de l’apôtre se confine à l’apologétique. Elle a lieu, parfois, dans la violence, car la logorrhée qui relève maintenant du sacré s’est transformée en profession de foi. Elle s’invente des tabous, car il n’y a pas de sacré sans interdits. Elle n’est plus, désormais, discutable et constituera, in fine, un structurant identitaire dont la contestation est prohibée. Le mouride chargé de veiller à la liturgie ne pense plus. Il ne doute plus. La secte lui apporte la certitude et la discipline est là pour veiller à l’hérésie. Ses lectures conforteront son credo. Il n’y a plus rien de nouveau à apporter au monde, l’initiateur omniscient a tout dit. Il n y a plus de questions ; le halo iconique suscite un éblouissement qui tétanise la raison. La pensée de l’icône se transforme en un ensemble de perfections indépassables dont le seul fait de s’y référer confère la science et le statut de grand prêtre. Nous faut-il, dans ces conditions, quitte à être voué aux gémonies, aller au débat – le cogito plural – ou ne pas poser et nous poser des questions, nous contenter de répéter et, la flagornerie tuant la réflexion, de corroborer. Pour le panégyriste, il n’y a pas problème. Le maître est, apriori, une autorité ; il recourra, comme la logique scolastique au moyen-âge, à son magistère. Dixit Aristotélis ! Si son discours est un amphigouri, il s’efforcera de nous convaincre que c’est la gnose qui justifie son statut. Un maître à (mal) penser sans gnose ni glose, sans rites ni croyants, sans gestes hiératiques ni zèle de prosélyte, n’en est pas. Un zélateur disait de son modèle que si le public trouvait son laïus abscons, c’est parce qu’il était le maître et qu’on ne pouvait le comprendre. Habitué à une conception de la science qui relève plus de la mnémonique que de l’analyse, il trouvera l’argument idoine. Quand il ne pourra soutenir la contradiction, il recourra au mystère et à la prestidigitation. Faudrait-il, alors, nous fondre dans la masse des laudateurs ou, a contrario, dans le respect mutuel et la sérénité, opposer l’esprit critique à l’esprit grégaire. La seconde proposition parait pertinente. À moins d’être partisans d’une culture d’eunuques, de divorcer avec la lucidité. Ce qui expliquerait, entre autres, pourquoi nous végétons en marge de l’histoire.

Mohamed Bourahla

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