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« PARADOXES » : La chronique de Mohamed Bourahla : Histoires de chiffons

« PARADOXES »

La chronique de Mohamed Bourahla

Histoires de chiffons

L’histoire du Rwanda n’est, souvent, connue qu’à travers le génocide que connut le pays en 1994. Un tragique épisode révélateur de la folie des hommes et à imputer, entre autres, aux manipulations ethniques des colonialismes allemand, puis belge. Le pays n’est pas au bout de ses problèmes. Après la décision de Kigali de relever les taxes sur les importations de friperie, l’administration US a décidé de suspendre les avantages commerciaux dont bénéficient les vêtements importés du Rwanda. La réaction américaine n’est pas seulement musclée ; elle assure qu’il est difficile de supprimer le marché de la friperie de l’Afrique de l’Est, qu’il soutient le pouvoir d’achat des ménages, crée des emplois et constitue une source de revenus pour les Etats. Cet altruisme qui prétend ne vouloir que du bien à l’autre, car ce dernier ne sait pas où se trouve son intérêt, n’est pas sans rappeler Frantz Fanon et son analyse de la pathologie de l’ordre colonial. Que se serait-il passé si le projet d’interdiction de l’importation de friperie initié par le Rwanda, la Tanzanie et l’Ouganda, avait été mis à exécution ? Quid, aussi, des industries locales du textile et, plus généralement, du développement local ou de son endogenéisation ? Ce fatras de questions encombrantes tiendrait des casus belli. En 1920, le rouet proposé aux Indous par Gandhi pour boycotter le textile anglais et filer eux-mêmes leurs tissus et vêtements était considéré comme une déclaration de guerre. Pourquoi, encore, l’inefficacité des politiques de développement local, la gabegie, etc. ? Il faut donc y regarder à deux fois avant de s’attaquer à la friperie ou d’en parler. Cependant, on ne peut s’empêcher de pressentir la misère, et l’aubaine, à la vue des ballots. Non, l’histoire de la friperie n’est pas celle de la générosité. Le chiffre d’affaires généré par l’activité est estimé à plusieurs milliards d’euros. Elle fut peut-être, ainsi, après la seconde guerre mondiale, et, surtout, de la part des Etats-Unis à l’égard des cousins européens. Elle est, actuellement, l’émanation d’un système économique fondé sur la publicité qui incite les gens à consommer afin d’écouler les produits fabriqués en masse et basé sur la surconsommation, les surplus, le gaspillage, le pillage des ressources du tiers monde. Un système qui ne saurait survivre sans clients ni gueux – ni guerres – qui compromet l’émergence d’une industrie locale du textile et de l’habillement et se nourrit de l’inefficience des économies locales incapables de répondre à la demande des ménages à faible pouvoir d’achat. Un système, aussi, dont les grosses entreprises préfèrent plutôt détruire les vêtements neufs invendus que de les céder gratuitement. Ceci n’est pas récent, lors de la crise de 1929, pour que les prix ne baissent pas, on fit fonctionner les locomotives à vapeur avec du café et on détruisit des orangeraies. A ce titre, le chiffon est un acte condensé de violence structurelle. Son aspect économique sous-tend une fonction psychologique. La fripe soutient la fausse conscience que se fait de lui l’acheteur en le mettant dans une position d’infériorité et de dépendance. Quand on accepte le vêtement usagé, celui qui vient des poubelles, dont l’occidental n’en veut plus, on tient, à la fois, du mendiant et de l’eunuque. On en vient à douter de soi-même, est coupable de ne savoir rien faire de ses dix doigts et, à tout jamais, étiqueté miséreux. La fripe qui prouve l’atonie de l’autre, conforte cette fatalité. Elle constitue la ligne de démarcation entre monde civilisé et monde barbare et, à tout instant, rappelle, à celui qui aurait l’impertinence de l’oublier, la décharge. Nous ne pouvons frimer quand on est usager du ballot ; nous donnons l’impression de celui qui, à la fois, tend la main et l’esprit. Nous ne pouvons être fiers et souverains quand on vit des poubelles des autres, telle est la leçon du Rwanda.

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