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« PARADOXES » / La chronique de Mohamed Bourahla : Histoires de chaleur 

« PARADOXES » / La chronique de Mohamed Bourahla

Histoires de chaleur 

La chaleur est un phénomène étrange : elle a le mérite de réunir les contraires. Comme pour une personne être, au même instant, en feu et en eau. Dans une période où tout le monde parle de concorde, elle ne saurait déroger au politiquement correct quitte à faire le pied de nez à la dialectique. Elle peut, en effet, aussi bien inviter à la torpeur que susciter les emportements les plus violents. C’est ce qui pourrait expliquer, à la fois, la léthargie quotidienne et le calendrier des pronunciamientos. Il faut avouer que lorsqu’on a le sang chaud – ce dont on ne manque pas de s’en glorifier en toutes occasions – on ne peut qu’avoir la tête chaude. C’est pourquoi cette dernière serait, le plus souvent, ailleurs que sur nos épaules ; nous n’y voyons cependant que du feu. La chaleur est sans conséquences chez certains. Elle ne provoque pas, ainsi, de dégel, et le cœur, malgré l’étuve, demeure froid et guindé. À croire que l’homme serait un monstre froid. D’autre part, comme le reste du temps, sauf en de rarissimes occasions, l’intelligence est en panne, les grandes chaleurs venues, la pensée est effectivement malvenue. Le contraire serait étonnant ; nous avons le souci de l’étiquette et savons que le cogito tiendrait, alors, de l’inopportun et de l’inconvenant. On ne pense pas en été ; cela tient de la fanfaronnade ou du sacrilège. Il n’y aurait plus, dit-on, que quelques fous en nage, qui, continueraient, dans la fièvre de l’inaction et l’indifférence de l’entourage, à creuser leurs méninges. Toutefois, le mercure les rattrape très vite, et, précipitamment, ils jettent l’éponge et rendent le tablier. La voix s’enroue facilement quand l’écho lui fait défaut. A quoi bon, se dit-on. Pourtant, au prochain rendez-vous, inlassablement, ils défileront, les armes et la fleur à l’épaule. Au café du coin, la parlotte est là pour sauver les meubles ; on tchatche à tout vent. Ça fait l’effet d’un ventilateur ; il faut aérer pour oublier le roussi et les relents des décharges. Ailleurs, on parle de maquillage et de navire qui coule ou de tapis rouge qu’injustement on déroule. Les sujets n’attirent pas la foule. Quelque part, on se questionne, en s’enflammant, sur la nécessité de galas quand on manque de tout. On semble avoir oublié cet aphorisme qui enseignait que c’est quand le ventre est rassasié, qu’il demande à la tête de chanter. Chez d’autres personnes, le sujet attitré est les vacances. Ici, chez le voisin ou de l’autre côté de la Méditerranée. Pour oublier pour quelque temps. Dans les cités-fournaises, les villes du Sud, les villages oubliés, les lieux-dits, il est ridicule, voire indécent, de parler de vacances. La mer est très très loin ; la canicule omniprésente a un goût d’insulte, de provocation. On dit qu’elle mord ; ce qui est juste étymologiquement. La petite chienne conforte la survie, les ségrégations, le non-être. Dehors, le sirocco règne en maitre ; seuls quelques criquets tentent de s’y opposer. Malgré tout, face à un robinet désespérément silencieux, armé d’une tranche de pastèque ou de melon, on fantasme, on rêve. De nuits sans moustiques et de journées sans coupures d’électricité. De mercuriales et de forêts qui ne flambent plus. On rêve de plages espagnoles en suçant à tour de rôle le tentacule d’un narguilé chinois et en regardant à travers des lunettes Taiwan les filles qui passent tout près. Il faut savoir rester dans ses limites ; à chacun le trip que lui permettent ses chimères. Il ne reste plus, pour dire l’espoir, que ces ombres de jeunes filles qui, le soir venu, au sortir d’une cuisine, accoudées à des fenêtres barrées ou allongées sur des terrasses apaisées, contemplent, en pensant à des températures et des lendemains plus cléments, l’horizon ou le ciel en y cherchant des promesses de bonheur. Cette chronique semble interminable ; les neurones paraissent avoir été mis aux fers. C’est l’effet de la chaleur. Cette dernière n’empêche pas tout : les blés de rôtir, les damnés de bouillir, les pneus de cramer, l’encens de brûler, les esprits de s’échauffer.

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