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« PARADOXES » / La chronique de Mohamed Bourahla : Éloge du complot 

« PARADOXES »
La chronique de Mohamed Bourahla

Éloge du complot 

C’est la fin de l’histoire, nous répète-t-on inlassablement. L’arrogance s’affiche tout haut ; les jeux ne sont plus masqués et les menaces pavanent sans voile. C’est, par conséquent, la fin des haricots et, donc, de cette production de l’imaginaire politique qui consiste en la croyance en une entité sournoise qui passerait son temps à conspirer. Le complot est nu ; il se meurt. Les larmes nous en viennent aux yeux. Il n’y a plus rien à cacher ; la morgue a pignon sur rue et la volonté de puissance prend plaisir à crâner. Pourtant, on regrettera la théorie du complot (T.C) ! C’est un peu notre bon vieux temps. Vieux, mais toujours jeune, pas du tout caduc et, souvent, incompris. Exemple : une carte postale de la période coloniale qui le rappelle à certains. Les voix du ridicule n’ont pas d’âge et ont le timbre fêlé. Revenons à notre complot. Il faut avouer que la T.C rend d’inestimables services. Un, parce qu’elle est consubstantielle au pouvoir. Les mordus des cimes en font un indispensable auxiliaire. Elle justifie l’échec, tétanise les foules et permet leur gestion par la peur. Raison d’Etat oblige, nous dira-t-on. Les sociétés s’y accrochent ; elle les fascine, fait le bavardage qui donne l’impression de vivre, leurs unions et désunions. On s’associe ou se dissocie à cause de l’ennemi tapi dans l’ombre de nos bévues. Tout le monde peut faire des analyses sans risque de se tromper. Il est vrai qu’il est difficile de se voir tout nu devant un miroir, puis de passer au règlement de comptes. La T.C est la réponse du désarroi au revers. Elle permet, en reportant le malaise sur l’ombre, de l’évacuer. C’est une sorte de béquille intellectuelle qui, par une logorrhée débile, fait d’un cul-de-jatte un champion du 400 m haies ou d’une commère et d’un charlatan, par de sibyllines vaticinations, de fins analystes. L’incompréhensible se déchiffre illico, la responsabilité personnelle est éludée, et, en un tour de main, le bon peuple se voit mobilisé face à la cabale de la cinquième colonne ou de l’éternelle conjuration. La logorrhée sur le dark side of the moon tient de l’exorcisme. Le thaumaturge, sans s’user les méninges, s’appuyant sur quelques éléments du réel, conjure d’un tour de main l’angoisse en évoquant l’irréel et, partant, installe la paranoïa dans la durée. Le superficiel – l’élixir des esprits mous – subjugue les partisans du moindre effort. Et puis, il n’y a rien à prouver parce qu’un complot qui se prouve n’en est pas un. CQFD. C’est idéal pour le statu quo. L’individu se sentant épié, croyant ses faits et gestes enregistrés, réfléchit bien – ce qui n’est pas bien réfléchir – avant de bouger le plus petit neurone. En fait, la T.C tient de la prophylaxie ; plus on y croit et plus on se préserve de la maladie. On aurait pu appeler ça la fonction cathartique de la T.C. Paradoxalement, la croyance à la T.C rassure et inquiète. Elle rassure parce qu’elle permet à celui qui y croit, non seulement, d’être celui qui sait face à ceux qui ne savent pas, mais, aussi, de se créer une communauté. C’est-à-dire de troquer la pensée pour le ronron, de gesticuler sans changer de place ou de pleurer en groupe sans jamais craindre une pénurie de mouchoirs. Elle inquiète parce qu’un complot n’est jamais éventé ; sinon c’en est fini du registre de commerce. Il faut toujours se méfier de quelque chose, de rien, voire de soi-même. Sait-on jamais. Nul n’est à l’abri d’un coup monté. Il faut dire que ceci ne date pas d’hier et que ce n’est pas propre à un pays. Vichy a eu sa juiverie, les USA ont eu leur chasse aux sorcières, l’URSS a eu ses saboteurs, la révolution française de 1789 est le fait d’un complot maçonnique et des philosophes des Lumières. Le Printemps arabe, celui des djinns. Sidi Bouzid et les grèves du bassin minier de Gafsa n’ont jamais existé. Les sombres desseins de l’impérialisme, disait-on hier. Les raisons ne sont jamais recherchées dans quelque cause objective ; elles n’appartiennent pas à la réalité. Cette dernière n’a aucune valeur, car pour trouver, il faut chercher là où il n’y a rien à trouver. Tout peut, d’ailleurs, nous mener à la T.C : une averse, un flonflon, une épidémie, ou un parallèle saugrenu. Ainsi, quand Hegel écrit que « la chouette de Minerve ne s’envole qu’à la tombée de la nuit » – même si Sigrid Hunke ne l’entend pas de cette oreille – il y a complot car les Illuminés de Bavière sont tout près. Faisons gaffe, donc !  Conclusion : Et même si le complot n’existait pas, il faudrait le créer.

Mohamed Bourahla

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