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PARADOXES : La Chronique de Mohamed Bourahla

PARADOXES : La Chronique de Mohamed Bourahla

A propos de conversation

La conversation est une forme de communication et une pratique propre à l’homme. Il fut un temps où c’était un art. Quand le bruit y prime l’art et le plaisir d’échanger, quand rien ne différencie les interlocuteurs ou lorsqu’elle ne permet plus aux personnes de faire connaissance, elle se dénature. Elle se transforme, alors, en un monologue mièvre ou un combat de tyranneaux où trônent les coq-à-l’âne. Pas plus haut que le ragot et l’ego. Ou, sans cesse, le football pour, à défaut de vivre, une petite raison de dire, avec autorité et sans style. Pour discourir devant une tribune acquise, complaisante ou terrorisée. Pour prévenir le silence des existences ternes sans se meubler l’esprit. L’être à vau-l’eau, en somme. La conversation s’entame, aujourd’hui, avec « Wach galou ? » (Qu’ont-ils dit ?). Le syntagme ne relève pas seulement de la fonction phatique de nos habitudes langagières, mais la parole est ici déléguée à un autre qui fait le monde et le défait. L’allocutaire pourrait s’en aller ; le locuteur continuerait de parler. Les deux pourraient, aussi, parler ou se taire, en même temps, puisque l’un et l’autre ont le même sens. En fait, le locuteur n’a pas besoin de savoir qu’on l’écoute, il parle pour lui-même, pour s’écouter. Du côté opposé, cause toujours ! Exit l’empathie, la reformulation, l’écoute active. Faudra repasser. Personne ne songe à écouter ; on prête l’oreille, tout au plus. Chacun veut discourir et être entendu. Gare à celui qui désire argumenter ; c’est la querelle inévitablement. En somme, un plus un – dans nos spécificités dialogiques qui font l’économie du récepteur – ça fait un. Dans ces conditions, la parole ne traverse plus rien ; en face c’est le mur. La conversation c’est, alors, tout, sauf communiquer ou penser à deux ou plusieurs. Chacune des parties est pressée de remporter la bataille, de sauver l’honneur de la tribu. On ne discute donc pas, on se dispute. Rien à voir, naturellement, avec la disputatio de la scolastique médiévale. Ici, on se chamaille, en attendant l’ère du grognement qui a supplanté l’onomatopée et, bientôt, uniformisera les discours. Le cri distribuera les tours de parole. D’ailleurs, il n’y a rien à dire, l’élocution devient inutile. Tout est connu à l’avance, à l’inspiration près ; ce qui se susurre à l’oreille n’est que banalités, rabâchages. Rien qui puisse soulever des vagues ; tout est propice au ronflement. La raison a mis la clé sous le paillasson, il n’y a pas de tension. Personne n’écoute, tout le monde est convaincu d’avance que l’autre a tort. C’est une question de vie et de mort. Ça papote donc, par concession citadine, mais ne converse pas. L’échange ? Qui s’en soucie. Ces messieurs-dames sont à la recherche du complice, de l’épaule sur laquelle pleurer. Pour radoter, tuer le temps, damer le pion au rival, balayer le questionnement. La conversation est une nouvelle forme de persuasion. Ne dit-on pas qu’« on prend les hommes par les paroles et les bêtes par les cornes » ?  Il faut, obligatoirement et nécessairement, prendre parole. Ceux qui ne parlent pas, n’existent pas. Parfois, le bavardage verse dans le tragique. Les paroles ne sont pas mouchetées ; on cause pour vaincre dans la gloire et le vacarme ou mourir dans la honte et le silence. Dans ce cas, il faut brailler en remuant les bras pour imposer son point de vue, avoir raison du récepteur qui montre quelques signes de résistance. On s’impose par le décibel, ça évite de faire usage de logique. Il ne faut pas jouer l’intello, quand on n’a pas le bagage. Il est plus sensé de vociférer. Ça déstabilise le casse-tête, tient à distance, et puis nul ne songerait à poser une question quand ça sent le pugilat. On tchatche, donc, pour s’imposer, impressionner l’autre ; mais, aussi, pour se sentir en sécurité, conforter ses convictions, jamais pour en douter. La conversation tient, aussi, de la couette ou de la bouillotte ; peu importe la forme pourvu que le verbiage tienne l’esprit au chaud. Parfois, la causerie est tendue, mais ça n’a rien du débat. Il n’y a pas d’avis, mais des plaidoiries. Les conversations sont diverses. Il y a celle des politiques ; elle naît avec l’intention commune d’aboutir à un compromis pour les parties en présence et à une compromission pour le peuple. L’opacité lui est, souvent, consubstantielle ; elle évite le parjure et met la rue out. Il y a le conciliabule ; il pue le complot. Il y a celle des couples. Elle sent la vaisselle cassée, les chignons crêpés, les prétoires. Celle des affairistes évoque le bruit des tiroirs-caisses. Je me rappelle qu’hier… mais il serait bon que je me taise, je ne me souviens plus, déjà, comment entamer une conversation.

Mohamed Bourahla

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