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« PARADOXES » : La chronique de Mohamed Bourahla

« PARADOXES »
La chronique de Mohamed Bourahla

Une vague odeur de fête 

Il parait dur de célébrer un évènement quand le malheur est diffusé en boucle. La fête semble, cependant, naître sur des terres gelées. L’homme serait-il, de nature, égoïste ? Fêter, pourtant, n’est pas, toujours, se gondoler bêtement ou faire ripaille en contemplant son nombril. La fête, quoiqu’il paraisse, n’est pas l’œillère et la sourdine ; elle n’exclut ni la tristesse ni l’autre qui souffre. Elle a, encore, d’autres raisons qui la légitiment comme celle de rappeler le devoir de solidarité. Je me souviens, jadis, de ces femmes affairées, de bonne heure, à garnir les plats d’alfa de figues et de bouts de galettes que les enfants allaient offrir aux voisins. Ces derniers leur rendaient la réciproque et, souvent, l’accompagnaient de quelques pièces de menue monnaie. Le comportement culturel et citoyen se fondait sur le don et le contre-don. Nous ignorions que cette tradition rappelait le potlatch, qu’elle nous rapprochait de l’universel, mais nous savions pertinemment qu’une fête, le ventre creux, ça n’avait pas de sens et agissions en conséquence. Quand on était pauvre, on pouvait offrir un sourire. C’était un acte de piété. La fête a, aussi, pour vertu d’appeler au vivre-ensemble. Je me rappelle, qu’à une certaine époque, à quelques dizaines de mètres de la mosquée de ma ville, il y avait une église et, un peu plus loin, une synagogue. Tous les croyants adoraient le même Dieu ; seules les voies qui Y menaient étaient différentes. Nous n’entendions pas parler de tolérance, nous la vivions. Non, il n’est pas question, ici, de parler d’âge d’or et de bon vieux temps, c’est-à-dire de mythes qui puent l’arnaque ou de jeter le discrédit sur les mœurs d’aujourd’hui. Il s’agit, seulement, de dire que la fête est consubstantielle à l’homme, que ce n’est pas forcément de l’indifférence, mais tout juste un bref et nécessaire moment de répit qui lui permet de recharger les accus de ses rêves. La fête a, enfin, un côté subversif ; elle permet d’entrevoir un autre possible et a, pour reprendre l’expression de Malek Haddad, la faculté de mettre le malheur en danger. Le bonheur, dans la fête, ne nait que malgré. L’homme ne sait pas ce qu’il lui faut mettre dans la corbeille des définitions du bonheur, sa joie ne dure pas longtemps, ses désirent demeurent en jachère… mais il lui suffit d’avoir fait provision d’imagination et d’espoir pour le restant de la route. Tout peut, alors, changer. Les hommes peuvent, ainsi, remettre en question la logique d’un univers carcéral et, ne fut-ce qu’un instant, être autre chose que des sous-humains. L’homme, dans la fête, est heureux ; il réapprend à rire, à son corps défendant, et se prend à croire à des lendemains différents. Ce n’est pas cette satisfaction béate qui nait, actuellement, dans nos contrées, de la promesse que fait la programmation neurolinguistique à des jeunes qui aspirent à lire rapidement sans lire tout court ou être leaders dans des sociétés où même les places de sous-fifres sont occupées par la clientèle. Non, c’est tout à fait autre chose. L’homme, dans la fête, a la sensation d’être, il prend conscience de ce qu’il est et peut faire et, malgré la guenille et la blessure béante, les vents de l’espoir gonflent ses rêves fous qui profitent de la moindre occasion pour prendre le large. Les hommes se remémorent leur humanité et leurs désirs enfouis précocement ; ils réapprennent à goûter à la vie, à se goûter, ils reprennent du poil de la bête. La fête n’est pas la révolution, mais la brèche dans la carapace de l’habitude, l’intrusion du possible dans l’invraisemblable, la note liminaire du processus de subversion de la platitude. Elle a lieu malgré la contrainte et rend cette dernière poisseuse à en susciter le dégoût. Elle en fait, aussi, un phénomène destructible. Mais, il ne faut pas s’illusionner, quand le malheur se pavane, qu’il fait de l’ombre à l’espoir, il ne reste alors de la fête qu’une vague odeur. Mais, malgré tout, bonnes fêtes.

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