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« PARADOXES »  : La chronique de Mohamed Bourahla

Les petits riens !

« PARADOXES »
La chronique de Mohamed Bourahla

Les petits riens !

Les petits riens ce sont ces mots et conduites qui, en fin de compte, ne sont ni tout à fait petits ni tout à fait rien. Un oxymore social. Des broutilles lourdes, des bagatelles conséquentes et, néanmoins, si infimes que nul ne s’en aperçoit ou s’en offusque, dont tout le monde s’en accommode par fatalité. Un oued famélique, tapi dans l’ombre de nos indifférences, qui attend le moment propice pour déborder et faire des siennes. Les petits riens c’est, pêle-mêle, un passage à piétons qu’on nargue, un feu rouge qu’on brûle ou une ceinture de sécurité qu’on ne met pas parce que Cerbère n’est pas là. Pas de quoi fouetter un chat. C’est cette corbeille à pains déposée, à l’aube, par un livreur devant la porte d’une épicerie qui a fait l’objet de la visite d’une de ces meutes de chiens qui ont pris possession de ce qui reste des villes. Faut-il s’imaginer ce que fait un clebs en levant la patte ? Honni soit qui mal y pense. Passons. C’est un sac poubelle qu’on jette du haut de l’immeuble, un mégot ou une peau de banane qu’on balance du véhicule du père qui ne compte plus ses sous. C’est l’attitude face à l’espace. Il y a l’espace vital qui commence au seuil du domicile. On le bichonne. Il y a celui qu’on rêve d’annexer. On le harponne. Et puis l’espace rien à cirer. On l’abandonne. Après moi, le déluge ! Revoilà l’époque du beylik sans janissaires pour faire respecter l’ordre. En réalité, le bey est ailleurs ; il a ses plates-bandes, ses préoccupations. Que la lie se débrouille. S’il le faut, qu’elle se marche sur les pattes. Ce qui n’est pas une vue de l’esprit, les trottoirs étant transformés en parkings par les automobilistes ou en bazar par les boutiquiers. Au point où le piéton ne sait plus, après avoir perdu la tête, où mettre ses pieds. Le monde de l’informel se retirera, le soir venu, après avoir laissé des traces de son passage. Des cageots éventrés, des cartons déchirés, une odeur insupportable… à en croire certains, il faudrait même les remercier car l’endroit rappelle, d’après eux, la ruine fumante qui aurait inspiré les poètes arabes de la djahiliya. Les petits riens ce sont ces transports, publics ou privés, qui n’ont le souci ni de la ponctualité ni de l’usager. On vous embarque comme un sac de patates, on vous entasse comme une sardine et on vous débarque comme un pestiféré. Ce sont ces conduites d’eau potable éventrées qui flirtent avec l’égout, ces sachets noirs en plastique qui ressemblent à une nuée de corbeaux, ces montagnes d’ordures ménagères qui agressent l’œil et l’odorat. Ce sont ces fonctionnaires qui vous toisent parce que vous osez perturber leur contemplation, ces administrations, où agonise le service public, qui s’ouvrent sur des visages fermés. Ce sont ces trains caillassés, ces cafés bondés et noirs de fumée où le temps expire entre redites et poncifs. Ce sont ces villes qui se meurent et font peur aussitôt le crépuscule venu, ces supporters qui n’arrivent plus à se supporter et qui vont à l’arène pour en découdre et vomir leur mal-vie. Les petits riens ce sont ces clins d’œil ironiques envers la personne qui ose, dans un moyen de transport, céder sa place à une femme. Ce sont ses souliers qu’on transporte dans les salles de prière des mosquées de crainte d’être volés. Un rendez-vous pour lequel on arrive avant l’heure parce qu’on a du temps à perdre, ou en retard parce qu’il est de bon ton de ne plus respecter le temps. C’est l’avaloir qu’on ne cure pas et, si on le fait, c’est après l’inondation, et en pleurant hypocritement sur son sort. C’est l’éclairage public qui fonctionne en plein jour et fait défaut quand tombe la nuit. C’est un semblant de café qu’on vous verse dans une tasse sale et ébréchée. C’est le respect d’autrui à-vau l’eau. Nul n’est responsable, c’est toujours l’autre, le jeteur de sort, les envieux, les morts qui se vengent, la maldonne, l’inconnu. Surtout pas l’enfant du patelin. Ce sont ces petits riens qui sentent le chaos, l’indifférence, l’absence de solidarité, le dérèglement qui font notre quotidien et clament tout haut le bogue. Essayez d’attirer l’attention… on vous dira que cela ne sert à rien, que les carottes sont cuites et brûlées qu’il faut pleurer l’absence du Léviathan ou attendre la venue du Mehdi. On affirmera à l’éventuel lanceur d’alerte qu’il n’y a pas là de quoi perturber la quiétude d’un soufi tibétain. On lui reprochera de trop chicaner, de tout voir en noir, d’être un porte-malheur, un kloufi. De quoi lui clouer le bec, mais pas de quoi le rassurer.

 

 

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