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Opération « mains propres » en Algérie : quels enjeux pour le pays ?

Depuis le début de la mobilisation citoyenne, à la suite de la vague d'arrestations lancées par les services de sécurité contre des hommes d’affaires et de hauts responsables, l’Algérie vit une situation inédite.

Opération « mains propres » en Algérie : quels enjeux pour le pays ?

Publié par Brahim Oumansour le 5 Juillet 2019

Depuis le début de la mobilisation citoyenne, à la suite de la vague d’arrestations lancées par les services de sécurité contre des hommes d’affaires et de hauts responsables, l’Algérie vit une situation inédite.

Cela a commencé avec celle de l’homme d’affaires et ancien président du Forum des Chefs d’Entreprises (FCE), Ali Haddad, arrêté le 31 mars à un poste-frontière avec la Tunisie : cette arrestation précédait d’une semaine la démission du président Bouteflika, sous la pression de la rue et  celle du chef d’État-major, Gaïd Salah, qui avait appelé le Conseil Constitutionnel à faire appliquer l’article 102 sur la « vacance du pouvoir ». Quelle lecture peut-on faire de cette opération « mains propres » et quel est le profil des personnes concernées ?

Dans un contexte d’incertitude sur  la succession de Bouteflika – annulation des élections prévues pour le mois de juillet et mobilisation massive qui se poursuit et exige un changement radical du système politique – les projecteurs se tournent vers la série de condamnations par la Cour Suprême de hauts responsables et de puissants hommes d’affaires pour corruption, détournement des deniers publics ou blanchiment d’argent. Jamais dans l’histoire du pays il n’y avait eu des arrestations et des condamnations d’une telle ampleur. L’opération « mains propres » a été lancée par le chef d’État-major, Gaïd Salah, qui a demandé publiquement aux juges de se saisir des dossiers de corruption, en évoquant la détermination de l’armée à accompagner la justice dans cette opération.

Les oligarques algériens sont la première cible de la justice. Des hommes d’affaires qui comptent parmi les grosses fortunes tant au niveau national que régional et dans différents secteurs d’activités ont été incarcérés ou font l’objet d’enquêtes pour corruption. Issad Rebrab, avec une fortune estimée à 3,8 milliards de dollars, l’homme le plus riche d’Algérie et classé 6e fortune en Afrique, par le magazine Forbes [1], est en détention provisoire depuis plusieurs semaines pour surfacturation et transfert illicite de capitaux vers l’étranger. Il est propriétaire des groupes Cevital (18.000 salariés) et  Brandt spécialisés dans l’agroalimentaire, le BTP, la distribution, la sidérurgie, l’électronique et l’électroménager. Ali Haddad, dirigeant de l’Entreprise des Travaux Routiers, Hydrauliques et Bâtiments (ETRHA), principal groupe privé du BTP, et du groupe médiatique, Média Temps Nouveaux qui emploie 400 salariés, détient la chaîne Dzair TV et les quotidiens arabophone El Waqt el Djazaïr et francophone Temps d’Algérie.

Les frères Kouninef, très discrets, œuvrent pour le groupe familial KouGC, fondé dans les années 1970. Ils ont fait fortune principalement depuis les années 2000. KouGC est géré depuis la Suisse où réside le groupe familial actif dans divers secteurs allant de l’hydraulique à l’industrie agroalimentaire en passant par le BTP.  Redah, le chef d’entreprise le plus puissant de la fratrie, est très proche du clan Bouteflika.
Enfin, Mahieddine Tahkout, possède le plus grand parc de bus en Algérie, avec une fortune estimée à 120 millions d’euros. Il serait également actionnaire dans d’autres compagnies comme la CIMA Motors.

De hauts responsables n’ont pas échappé à la justice. Deux anciens Premiers ministres, Ahmed Ouyahia et Abdelmalek Sellal, et plusieurs autres ex-ministres sous le gouvernement de l’ancien président, comme Amara Benyounes, ex-ministre du Commerce, sont placés sous mandat de dépôt et incarcérés à la prison d’El Harrach, tandis que encore d’autres comme Karim Djoudi, ex-ministre des Finances, et Amar Tou, ex-ministre des Transports, ont été entendu par la Cour Suprême et placés sous contrôle judiciaire. Tous sont accusés de dilapidation des deniers publics, d’abus de fonction et d’usurpation d’indus privilèges. L’ironie du sort veut que les chefs d’accusations prononcés à l’encontre d’Ouyahia se fondent sur la loi n° 6 de février 2006 relative à la prévention et à la lutte contre la corruption adoptée alors qu’il était chef du gouvernement. En fuite à l’étranger, Chakib Khail, ancien Ministre de l’énergie et dirigeant de la société pétrolière SONATRACH, est à son tour concerné par deux enquêtes ouvertes par la Cour Suprême et pourrait faire objet d’un mandat d’arrêt international.

Parallèlement, deux anciens chefs du DRS (Direction du Renseignement et de la Sécurité) ont été arrêtés avec Said Bouteflika, le frère de l’ancien président, et la Secrétaire Générale du Parti des Travailleurs, Louisa Hanoun, et accusés de complot contre l’armée et d’atteinte à la sûreté de l’État. Il importe de souligner que l’influence des généraux Toufik et Tartag et celle d’Ouyahia, symboles du Pouvoir algérien, transcendait le cercle de Bouteflika. Leur chute est le signe d’un changement profond qui s’opère au sein du pouvoir algérien. Mohammed Médiène, dit Toufik, intègre le MALG (Ministère de l’Armement et des Liaisons Générales) pendant la guerre d’Indépendance. Il complète sa formation à l’école soviétique du KGB et prend la tête du DCSA (Renseignement militaire) en 1988. Il devient alors l’homme fort du système algérien à partir du moment où il dirige la DRS (Direction du Renseignement et de la Sécurité), de 1990 à 2015.  C’est pendant la décennie noire qu’il étend son pouvoir, après avoir barré la route aux islamistes. Promu général en 2006 par le président Bouteflika, ce dernier le mettra à la retraite en 2015 faute de soutien à son 4e mandat. Il est remplacé par le Général Tartag qui fut longtemps le numéro deux du DRS.

Athmane Tartag, dit Bachir, fut recruté par la Sécurité militaire au début des années 1970 et a, lui aussi, intégré l’école du KGB de l’ex-URSS. Farouche éradicateur des islamistes aux côtés de Toufik et des généraux Belkheir et Nezzar, il est écarté au début des années 2000, en raison de son opposition à l’amnistie des terroristes repentis et des anciens dirigeants du FIS dans le cadre de la politique de réconciliation nationale instaurée par le président Bouteflika, avant de réapparaître en 2013 pour diriger le commandement militaire lors de l’attaque du site gazier de Tiguentourine par un groupe d’AQMI. Sa proximité retrouvée avec Bouteflika lui a valu sa nomination comme conseiller à la sécurité et à la défense du chef de l’État avant de prendre la direction du service du Renseignement.

Ahmed Ouyahia, quatre fois chef de gouvernement depuis 1995, dont trois fois sous le règne d’Abdelaziz Bouteflika, diplômé de l’ENA d’Alger, débute sa carrière à la fin des années 1970 aux Affaires étrangères et occupe les postes de Conseiller de l’ambassadeur d’Algérie en Côte d’Ivoire, puis, en 1984, prend la direction de la mission permanente de l’Algérie aux Nations Unies à New York. De 1988 à 1989, il devient coreprésentant algérien au Conseil de Sécurité des Nations Unies. En 1992, il dirige le département Afrique en tant qu’ambassadeur au Mali chargé de négocier la paix entre le gouvernement malien et le mouvement touareg d’Azawad, qui aboutit au « pacte national » de Bamako. Au niveau national, il devient en 1994 chargé des affaires politiques dans le Cabinet du Président Liamine Zeroual où il participe aux négociations avec le parti islamiste FIS, en pleine période de violence terroriste. Il fonde en 1997 le Rassemblement National Démocratique qu’il dirige depuis et rallie la coalition en soutien à Bouteflika depuis son arrivée au pouvoir.

La liste n’est pas exhaustive et risque de s’allonger pour atteindre plusieurs centaines de personnalités visées par les enquêtes : hommes d’affaires, responsables administratifs et militaires ainsi que des hommes politiques, à différents niveaux de pouvoir. Il est certes nécessaire de lutter contre la corruption et stopper la fuite des capitaux pour pouvoir redresser l’économie du pays. Cela doit servir également à protéger le champ politique de l’argent sale et créer des conditions saines pour une transition démocratique réussie.  Pourtant, la population reste sceptique envers ces arrestations, inimaginables il y a trois mois. Les Algériens se posent la question légitime de savoir si ces arrestations ne sont pas juste la conséquence de la guerre des clans ou une ruse de dirigeants qui sacrifient des têtes pour se maintenir au pouvoir et sauver le système.

Ces arrestations sont donc loin de calmer les manifestants, d’autant que leurs revendications de changement politique qui constitue leur revendication première restent sans réponse, comme le rappellent les slogans scandés pendant les manifestations. En dehors des considérations judiciaires, l’opération « mains propres » risque d’avoir des conséquences considérables si jamais elle se transforme en chasse aux sorcières. Il est nécessaire que les dossiers soient traités en toute transparence et neutralité juridique de peur que des investisseurs nationaux ou étrangers ne trouvent plus en Algérie la sécurité nécessaire pour investir, ce qui serait dramatique et préjudiciable pour relancer l’économie du pays.

En somme, ces condamnations marquent sans doute le prélude d’un changement au sein du cercle du pouvoir qui revient aujourd’hui dans les mains de l’armée. Cette dernière n’a pas d’ambitions politiques mais cherche des interlocuteurs fiables pour négocier une transition avec de nouveaux dirigeants capables de reprendre les règnes du pouvoir et redresser le pays tant sur le plan politique, qu’économique et social. La crise politique actuelle ne doit pas pérenniser car il y a urgence de mettre en œuvre des réformes structurelles sur le plan politique, économique et fiscale pour libérer le marché du contrôle de l’État en renforcer les mécanismes de lutte anticorruption et mettre ainsi les bases d’une relance économique pour atteindre un niveau de croissance assez important pour créer des richesses et absorber le chômage. Car si le pays a aujourd’hui la capacité de résister aux chocs économiques, ces fragilités ne lui permettent pas de supporter une crise aiguë en cas de chute vertigineuse des cours du pétrole. Le grand chantier qui attend justement les nouveaux dirigeants serait de diversifier l’économie du pays afin de sortir de la dépendance à la rente pétrolière.

Brahim Oumansour
Consultant en Géopolitique et relations internationale
Chercheur associé à Institut de relations internationales et stratégiques 

 Source : ENDERI   

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