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Nadia Yahlali : « L’éducation et la science doivent être au premier rang… »

Nadia Yahlali

« L’éducation et la science doivent être au premier rang… »

Par Fayçal Charif

Professeur au Département de Physique Atomique, Moléculaire et Nucléaire de l’Université de Valencia et chercheur à l’Institut de Physique Corpusculaire (IFIC), Valencia, Nadia Yahlali est algérienne connue et reconnue à sa juste valeur dans son domaine au delà des frontières de son pays. Cette femme aux allures européennes voudrait bien apporter un plus en offrant son expérience pour l’Algérie.

Nadia a fait ses études secondaires au lycée Technique Mohamed Mahi de Blida et obtenu le Baccalauréat série Mathématiques-Techniques. Elle a ensuite fait sa première année universitaire au centre universitaire de Blida, section Sciences Exactes, puis le DES (Diplômes d’Études Supérieures) en physique des rayonnements à l’université des Sciences et de la Technologie Houari Boumédiène (USTHB, Bab-Ezzouar). Elle a soutenu sa thèse de troisième cycle en 1993, dans la spécialité Physique théorique, et enseigné en tant qu’assistante de l’Institut de Physique. Le parcours ne fait que commencer.

Il y a 25 ans, elle quittait l’Algérie dans le cadre de ses recherches pour une thèse d’Etat. « Je suis restée administrativement rattachée à l’USTHB pendant quelques années, avec une mise en disponibilité, dans la perspective d’un possible retour », explique-t-elle. Mais les circonstances en Algérie rendaient cette possibilité de plus en plus lointaine, car le pays sombrait dans la violence fratricide et la confusion. Elle se rappelle avec amertume : « La radicalisation islamiste de certains collègues physiciens de mon laboratoire, l’assassinat du Président Mohamed Boudiaf en 1992, puis en 1994 celui de professeur Salah Djebaïli, recteur de l’USTHB, et autres terribles évènements, ont eu un effet dévastateur sur l’étudiante, l’enseignante et la militante syndicale que j’étais ». Nadia avoue avec peine et tristesse : « … lorsque l’ennemi peut être le voisin, le cousin ou le collègue de laboratoire, il est difficile de savoir quelle est l’attitude la plus honorable et utile à prendre. La seule voie compatible avec mes idéaux de l’époque, et à laquelle il me semblait important de m’accrocher était la science et ses valeurs ». Elle démissionne de son poste de l’USTHB en septembre 1997, avec une rage au cœur, qui est devenue, dès lors, « le moteur de mes actions jusqu’à ce jour ».

L’autre raison de son départ et son installation en Espagne a été cette nécessité d’acquérir une expérience professionnelle internationale dans son domaine scientifique. « Un domaine qui allait être quasiment impossible d’acquérir dans le contexte socio-politique d’isolement et de repli sur soi de l’Algérie des années 90 » fait-elle rappeler.

Elle s’explique : « La science ne peut pas se faire en vase clos, et encore moins dans les sociétés qui n’ont pas de traditions et d’héritage dans ce domaine, et qui, en plus, sombrent dans le rigorisme religieux qui aspire à codifier les moindres aspects de la vie et de la pensée. Ces conditions sont mortelles pour le développement scientifique. L’histoire en témoigne ». Il y’a aussi d’autres raisons à sa décision de partir, plus personnelles celles-là :  « j’étais bien plus utile à ma famille et à mes proches en dehors du pays qu’à l’intérieur ».

Un autre cadre de valeur certaine qui s’en va, mais pourquoi en Espagne ? Son contact avec l’Espagne a débuté avec une collaboration à l’occasion de sa thèse de troisième cycle à l’USTHB. Plus tard, en 1996 elle eut l’opportunité d’une bourse d’un projet européen, dont l’Espagne faisait partie, pour la construction de détecteurs dans la ligne de l’accélérateur synchrotron du GSI, un centre de recherche en physique des ions lourds à Darmstadt (Allemagne). « Cela m’a permis de travailler, durant plusieurs années, entre le GSI, l’Université de Lund (Suède) qui faisait partie du projet, et l’Université de Valencia ». Elle a aussi travaillé avec l’équipe espagnole dans plusieurs expériences auprès du grand accélérateur d’ions lourds (GANIL) de Caen en France, et du cyclotron du KVI à Gröningen (Pays-Bas). C’est ce qui lui a permis de soutenir sa thèse de Doctorat en physique nucléaire expérimentale, dans la modalité Doctorat Européen de l’Université de Valencia.

Par la suite, Nadia a travaillé comme chercheuse du Conseil Supérieur de la recherche scientifique espagnole (CSIC) et à l’institut de physique corpusculaire (IFIC) dans divers projets internationaux de physique des neutrinos, en collaboration avec le CNRS à Orsay et Bordeaux, les Universités de Coimbra et d’Aveiro au Portugal, les Universités du Texas A&M et de Berkeley aux USA, et plus récemment le CERN. Oui, rien que ça !!

« Ces projets m’ont permis d’équiper et faire fonctionner un laboratoire d’instrumentation nucléaire à l’IFIC, spécialisé dans les détecteurs pour la physique nucléaire et des particules, et plus récemment, pour la physique médicale et la radioactivité environnementale ». Mais ce n’était pas fini, puisqu’elle a accédé sur concours au poste de professeur du département de physique atomique, moléculaire et nucléaire de l’Université de Valencia.

Avec le temps, c’est un attachement qu’elle a affectionné pour l’Espagne. « J’ai pris part, en tant que témoin et chercheuse, à son boom scientifique, qui a propulsé ce petit institut qu’était l’IFIC à mon arrivée en 1994, aux premiers rangs des instituts de recherche en physique corpusculaire à l’échelle internationale. Le désir de ce pays de s’intégrer à l’Europe, le travail acharné de ses scientifiques qui m’ont énormément inspirée, ainsi que l’apport des fonds européens de développement régional (FEDER), ont créé une synergie qui a permis un tel essor dans le temps record de deux décennies ». Dans la foulée, elle ajoute : « Je dois également dire, que l’Espagne m’intéresse et m’inspire énormément de par son pluralisme culturel et linguistique, ses intéressantes spécificités économiques qui pourraient inspirer notre pays, et son histoire ancienne et récente qui l’ont aussi beaucoup influencé ».

Mais Nadia n’a jamais oublié sa terre natale, elle revient en Algérie dans le cadre d’une convention-cadre de coopération entre l’Université de Valencia et l’USTHB, qu’elle a mise en place avec son collègue et ami, le Docteur Boualem Bouzid, du laboratoire SNIRM (Sciences Nucléaires et Interaction Rayonnement-Matière) de la Faculté de Physique de l’USTHB. La convention a été signée en 2015 par les recteurs des deux universités, pour une période de 4 ans renouvelables. « Elle a pour but de donner un caractère institutionnel aux échanges entre les enseignants-chercheurs et étudiants des deux universités, dans les domaines scientifiques, techniques et pédagogiques. Elle permet en particulier, l’encadrement doctoral, la création d’événement scientifiques, comme journées d’études, colloques ou écoles spécialisées et aussi l’échange d’équipements ».

Son avis sur la recherche en Algérie dans son domaine est un avis d’expert. « En Algérie, il faut distinguer la recherche dans les centres nationaux comme le COMENA (Commissariat à l’Énergie Atomique) et les centres de recherche qui s’y rattachent (CNRA, CNRB, CNRD, CNRT), et celle des laboratoires universitaires. Les centres nationaux ont un programme de recherche dans les domaines de la physique appliquée à la médecine, à l’environnement et à la radioprotection essentiellement, et bénéficient de budgets pour les petits et gros équipements, parmi lesquels deux réacteurs de recherche pour la production de radio-isotopes pour la médecine et l’industrie ». Mais les laboratoires universitaires ne semblent survivre que grâce à la bonne volonté et à la ténacité de ses collègues des universités. A l’USTHB, nombre de ces « résistants » ont été ses enseignants, donc proches de la retraite, ou ses camarades de promotion.

Nadia le dit avec insistance « …dans notre pays, on ne comprend pas que la carrière universitaire est indissociable de la recherche, car le staff enseignant-chercheur a l’obligation, non seulement d’avoir un niveau doctoral, mais d’avoir la capacité d’encadrement doctoral, et par là même, de production scientifique ».

Nadia Yahlali est une scientifique exceptionnelle et une femme engagée qui a des choses à dire dans un domaine important et stratégique. Elle dit les choses comme elles les sent, mais elle les dit avec une précision de pointe qui ne laisse pas de marge à l’à peu près.

Nadia la scientifique algérienne, la perle rare perdue par l’Algérie dans la tourmente des troubles des années 90, conclut par des mots lourds de sens : « le développement de l’université algérienne est indissociable du développement socio-économique et politique du pays. La relance ne viendra que par la normalisation du fonctionnement politique du pays. Les choses ne bougeront réellement et durablement que par la mobilisation et l’éveil de la société civile ». Presque en colère, elle poursuit « Le pays a besoin d’être vertébré par des institutions qui survivent aux individus, par des lois et des principes directeurs qui sont scrupuleusement respectés, comme la prééminence de la compétence, comme l’alternance au pouvoir, la séparation du politique et du religieux, la séparation du politique et du juridique. Le pays a besoin enfin d’un développement économique hors hydrocarbures, qui met la société au travail, et qui place l’éducation et la science au premier rang des valeurs du pays ».

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