Chronique

Le relogement et l’infini

Le relogement et l’infini

Par : Kamel Daoud

Un ciel bleu. C’est un vaste enjambement. En dessous, les immeubles du relogement. Façades trouées de fenêtres petites (pourquoi dans un pays de la Méditerranée, on construit chez nous des fenêtres de clapiers, refusant la lumière ?), du linge, l’antenne parabolique comme une oreille tendue, puis le barreaudage. Le pays s’étend sur sa terre mais avec une logique inversée : il veut s’y cacher, pas y vivre. La grande vision de l’urbanisme national : recaser, loger, pas habiter. Les façades sont sales, tristes et on ressent du désespoir muet à les regarder. Comme une vie sans but. Envie de poser côte à côte une tombe de martyr de la guerre de libération et un immeuble LSP et se dire « Et alors ? Et donc ? Et après ? » Le pays, vu d’un immeuble, a l’air d’une marge au centre vide, une extension, une sorte de banlieue qui enfle lentement et mange l’arbre et les vieilles terres effritées par l’horizon. On se demande, assis, comment se mènent les vies sous ces toits bas ? On pense au loisir, ce dieu diabolisé, momifié par les crispations du corps. Le rire. Puis un sachet passe, traînant comme un proscrit, une âme bleue et froissée et sale. Où sont les arbres ? Rares.

Les vieux, chez nous, ne s’occupent pas à planter, en leurs temps libres, mais à prier ou se rider ou subir le temps et l’ennui. Avec autant de temps libre, on aurait pu reboiser le monde, pas seulement le paradis. Bien sûr, tout pays a ses banlieues et ses extensions et ses relogements. Mais où est le centre, le lieu qui sert de nombril et de source aux pierres taillées ?

Corps des jeunes. Assis dans les cafés tueurs du temps ou aux seuils. Avec cette posture un peu de biais, tordu, sans os, qu’ont des jeunes dans les cités. Comme s’ils essayaient, par la torsion, d’échapper à la tension. Cheveux coupés selon l’ergonomie des vents du temps. Une sorte d’insolence pour échapper à la fragilité. Un regard dur pour éloigner les menaces. Des rires forts. Ils deviennent parfois tonitruants et plus durs quand passe la jeune fille. Désirée. Mais on comprend vite que le harcèlement ne vient pas du désir mais, étrangement, de la peur. Parfois. Même quand les deux sont en couple, homme et femme, il n’y pas de mixité; il y a hiérarchie, tension, violence ou discret marquage de l’espace. Souvent, les rites foisonnent quand on approche un dieu ou une femme. Ou la mort. Le pays est une alimentation générale. L’espace public est ce qui reste d’un repas collectif. Désordres des sens et des aliments, des cieux et des lieux : on peut vendre sur le même comptoir un journal, un légume, un livre à moitié lu ou déchiré, des œufs et des interrupteurs ou jantes alliages. Des enfants jouent avec des poubelles vertes en guise de balises pour un gardien miniature. Ils crient avec joie. Les voitures ralentissent puis slaloment entre les coups francs mais cela ne dérange ni les joueurs ni le chauffeur. Les voitures ont l’air de dames précautionneuses qui retroussent leurs robes pour traverser une flaque d’eau. Cela n’empêche pas l’impression générale du désœuvré : ce monde tourne en rond. Sa terre est plate mais il tourne. Il faut rentrer. Le soir, ici, il n’y a que les sachets et les étoiles. Les deux à l’infini.
 

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