Chronique

Le pont cassé de Maghnia, le pont sublime de Ben Ferah

Par : Kamel Daoud

Matin calme. Par la fenêtre, la lumière entre mais comme amoindrie. Comme ralentie par l’idée d’un crépuscule. Derrière les vitres, le ciel a ce teint entre le gris et le bleu qui le rend songeur, traversé par une indécision et de lents poudroiements. Tourné vers un puits entre les astres, peut-être. On sent que la terre a soif parce que les arbres sont assis et leurs feuilles éparpillées. En face, coupant le monde, un mur crépi au ciment gris, ancien comme une carcasse. C’est là que s’arrêtait autrefois le village. Derrière notre maison.

L’événement du siècle ? C’est dans un autre village: Ben Ferah, Jijel. Lu sur le net ce matin: des habitants y ont construit, seuls, un pont pour permettre à leurs enfants d’aller à l’école, au-dessus d’un cours d’eau caillouteux et difficile. Une étrange information, peu reprise par les médias, essentielle comme une guérison, fantastique, nouvelle et étrange comme une rose de sable. Qu’en faire ? La croire ? A peine si l’on peut. Ici, depuis que les martyrs nous ont offert les clefs de cette terre, le pouvoir est le père, la mère est la terre et on mange en ouvrant la bouche. C’est l’histoire nationale qui se retrouve désarçonnée par l’histoire de ce pont. Un pont autonome, sans chefs de daïra, argent public, appel d’offres, faux ciments et lenteur de chantier ou ministre venu l’inaugurer avec le sourire parfois crétin et suffisant que l’on connaît.

L’information est-elle vraie ? Elle se doit d’être fausse. Elle est impossible même si le pont est filmé. Un petit-fils du socialisme ne peut pas construire avec son argent et surtout pour ses enfants et avec ses mains. Peut-être un mur, un dos-d’âne, quelque chose qui bloque, mais pas un pont, cette chose qui lie, s’élance, enjambe et rejoint. Le pont est une œuvre contraire au corps national. Il est une énormité. On le regarde sur le net puis on finit par rétablir, en soi, la muraille du démenti. Restaurer sa mauvaise foi pour survivre à l’infraction de cette construction. Cela est impossible.

L’autre information est celle d’un pont coupé. Celui entre nous et le Maroc. Selon un confrère, le royaume a décidé d’élever des grillages aux frontières et les nôtres de creuser une tranchée plus large pour lutter contre la contrebande. Le souci est que la tranchée mord sur les terres des agriculteurs qui ne peuvent plus y mettre les pieds, labourer et s’y allonger au soleil. La tranchée ampute leurs propriétés d’une partie qui est laissée en no man’s land et personne ne répond à ces gens ni leur propose une solution. Pont cassé. Là, c’est une réussite. On peut y croire. C’est un art au Maghreb que de couper les ponts.

 

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