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Le Maghreb face à AQMI et à l’EI : nouvelles menaces, nouveaux défis

Les pays du Maghreb, notamment l’Algérie, ont jusque-là fait preuve de résilience face au terrorisme depuis les années 1990, et en particulier depuis les révoltes du Printemps arabe de 2011. 

Le Maghreb face à AQMI et à l’EI : nouvelles menaces, nouveaux défis

Paris par : Rahim Oumansour 2 janvier 2019

Les pays du Maghreb, notamment l’Algérie, ont jusque-là fait preuve de résilience face au terrorisme depuis les années 1990, et en particulier depuis les révoltes du Printemps arabe de 2011.

Pourtant, dans le contexte actuel marqué par l’instabilité régionale et des crises socio-économiques et politiques internes, il importe d’évaluer la menace terroriste dans la région et d’analyser les facteurs manifestes et sous-jacents qui pourraient contribuer à l’émergence et à l’expansion des groupes terroristes, principalement Al-Qaïda au Maghreb islamique (AQMI) et le groupe État islamique (EI).

Le chaos libyen et l’instabilité de toute la région du Sahel offrent au terrorisme local et international un terreau favorable à son épanouissement et à son expansion territoriale.

Jusque-là, c’est AQMI qui est la plus implantée dans le Maghreb et au Sahel. En effet, on voit peu d’affiliation des groupes djihadistes locaux à Daech, contrairement à ce qui s’est passé pour Al-Qaïda, à l’exception de quelques groupes comme les Soldats du califat en Tunisie.

Profitant du chaos libyen, Daech avait réussi à s’approprier des territoires à Syrte et à Benghazi et à s’emparer de gisements pétroliers, mais son ambition territoriale n’a pas duré.

La menace de Daech en Libye est aujourd’hui réduite grâce à l’imperméabilité des milices locales au djihadiste international, à la résistance de l’« armée nationale libyenne » (ANL) que dirige le maréchal Haftar et qui domine l’Est libyen – avec l’aide de l’Égypte et des Émirats arabes unis – et grâce aux frappes de la coalition internationale (France, États-Unis, Grande-Bretagne principalement).

L’ancrage territorial d’AQMI s’explique d’abord par des raisons historiques. Elle trouve ses racines chez les groupes terroristes maghrébins des années 1990, notamment le Groupe islamique armé (GIA) algérien créé en 1992et qui comptait dans ses rangs plusieurs djihadistes ayant participé à la guerre en Afghanistan dans les années 1980.

Refuge au Sahel

AQMI est née entre 2006 et 2007 de l’affiliation du Groupe salafiste pour la prédication et le combat (GSPC) fondé en 1998 par Mokhtar Belmokhtar et Hassan Hattab dans la dissidence avec le GIA. Cette alliance a été facilitée par trois facteurs majeurs : les liens tissés pendant la guerre en Afghanistan entre les djihadistes algériens et ceux d’Al-Qaïda – c’est le cas de Belmokhtar –, la lutte globale contre le terrorisme lancée par les États-Unis après les attentats du 11 septembre 2001, et enfin l’intervention américaine en Irak en 2003 qui a incité des djihadistes du GSPC à rejoindre Al-Qaïda en Irak.

Anéantis par l’offensive de l’armée algérienne sur le territoire national, les groupes djihadistes Algériens ont trouvé refuge dans les pays du Sahel où ils deviennent très actifs aux côtés d’autres réseaux du terrorisme local et international.

La récente coalition entre différents groupes sahélo-maghrébins renforce l’influence d’AQMI et son ancrage dans la région. Ainsi est né le Groupe de soutien à l’islam et aux musulmans (GSIM), de la fusion des groupes Ansar Dine du djihadiste malien Iyad Ag Ghali,  d’al-Mourabitoune de l’Algérien Mokhtar Belmokhtar et de l’Émirat du Sahara, comme l’a annoncé son chef Iyad Ag Ghali, le 2 mars 2017.

Il importe de souligner que l’implantation de groupes terroristes dans cette région est plutôt la conséquence et non pas l’origine du chaos. Rappelons que la création du groupe État islamique en Irak au Levant (ISIL) et son expansion territoriale avait été rendue possible par l’effondrement du régime de Saddam en Irak à la suite de l’intervention américaine de 2003, puis par la guerre civile en Syrie, conséquence du soulèvement arabe de 2011.

L’émergence et l’expansion territoriale de Daech relève donc moins d’une nouvelle stratégie réfléchie que d’une perspective opportuniste profitant du chaos qui a rendu possible la création d’un « État » ou de reconstituer le califat.

Si ce plan est aujourd’hui mis en échec par la coalition internationale antiterroriste, Daech constitue encore une menace pour le monde et plus particulièrement pour les pays du Maghreb du fait du nombre considérable de ses combattants étrangers venus des quatre coins du monde pour faire le djihad en Irak et en Syrie dans le but de fonder le califat.

Contrairement à Al-Qaïda, Daech n’a pas cherché à s’implanter au Maghreb. Ses réseaux maghrébins ont plutôt joué le rôle de relais dans le recrutement des combattants attirés par le djihad en Syrie et en Irak (et relativement en Libye).

Pour le moment, c’est donc la présence de milliers de djihadistes étrangers dans les rangs de Daech qui suscite la hantise des pays dont ils sont originaires, principalement les pays du Maghreb.

Un risque énorme pour la sécurité régionale

Le retour de Syrie et d’Irak de plusieurs milliers de djihadistes maghrébins vers leur pays d’origine représente un risque énorme pour la sécurité régionale, d’autant que le Maghreb aurait fourni plus de combattants pour le groupe État islamique en Irak et en Syrie que le Moyen-Orient lui-même. L’estimation des combattants étrangers (Syrie et Irak) de Daech montre à quel point la menace est sérieuse.

Parmi les 36 000 djihadistes venus de différentes régions du monde (Moyen-Orient, Maghreb, Europe, Asie, Amérique du Nord), le Maghreb compte à lui-seul environ 8 000 combattants, contre par exemple 6 600 individus venus des pays occidentaux, notamment de France et de Belgique.

Avec la déstabilisation du pays à la suite de la révolte de 2011, la Tunisie, à elle seule, a fourni environ 6 000 djihadistes (soit 545 individus par million d’habitants), le taux par habitants le plus élevé de tous.

Les djihadistes tunisiens de Daech dépassent en nombre celui des pays proches de la zone du conflit : Turquie, Jordanie, Arabie saoudite, qui en comptent entre 2 000 et 2 500 chacun.

Le Maroc en compte environ 1 623, soit 46 par million d’habitants et la Libye environ 600, partis en Irak et en Syrie. Avec 78 individus, l’Algérie enregistre le nombre de djihadistes de Daech le moins important, soit 2 par million d’habitants, une exception régionale.

Chassés d’Irak et de Syrie, plusieurs djihadistes maghrébins et européens, ont trouvé refuge en Afghanistan où ils tentent d’établir de nouvelles bases induisant une lutte d’influence contre les Talibans et Al-Qaïda.

En revanche, voyant leur espoir de créer un califat en Irak et en Syrie détruit, les réseaux maghrébins de Daech pourraient à l’avenir être incités par la crise libyenne et l’instabilité qui perdure sur l’ensemble du Sahel à y installer un nouveau sanctuaire pour le djihad international.

De plus, la géographie leur est favorable : les zones frontalières de l’Algérie, de la Mauritanie, du Mali jusqu’au Tchad étant principalement une zone désertique et moins peuplée, cela constitue un défi majeur pour les pays du Maghreb. La porosité entre le terrorisme et le crime organisé augmente la menace dans une zone réputée par le trafic de tout genre : drogue, contrebande et armes, etc.

De plus, bien que leurs frontières soient relativement sécurisées, la crise économique et politique qui touche l’ensemble des pays maghrébins risque d’encourager la recrudescence d’activités terroristes, voire de nouvelles opportunités de recrutement ou d’affiliation dans les rangs de Daech ou d’AQMI.

L’autre défi que pose la menace terroriste au Maghreb réside dans son caractère globalisé qui rend la coopération régionale et internationale indispensable. Or, les tensions entre l’Algérie et le Maroc, mais aussi entre les pays des deux rives de la Méditerranée, notamment à propos de la crise libyenne et de divergences stratégiques sur la lutte antiterroriste au Sahel, entrave une meilleure coopération dans le domaine sécuritaire.

Améliorer la coopération intermaghrébine en matière de lutte antiterroriste et la coopération internationale entre les pays du Maghreb et les pays du Sahel (G5), mais aussi entre le Maghreb et les pays de l’UE est nécessaire.

Renforcer, plus particulièrement, la coopération franco-maghrébine est plus qu’indispensable, en raison notamment des liens qui existent entre les réseaux djihadistes maghrébins et français, renforcés par la présence de plusieurs centaines de djihadistes binationaux dans les rangs de Daech.

Source : MIDDLE EASTE EYE   2 janvier 2019

– Brahim Oumansour est consultant en géopolitique et relations internationales. Chercheur associé à l’Institut de relations internationales et stratégiques (IRIS) et au Centre d’études et de recherche sur le monde arabe et méditerranéen (CERMAM). Ses recherches portent principalement sur la politique étrangère des États-Unis en Afrique du Nord et au Moyen-Orient depuis la Seconde Guerre mondiale à la guerre contre le terrorisme et le projet de démocratisation. Vous pouvez le suivre sur Twitter : @OumansourB.

Les opinions exprimées dans cet article n’engagent que leur auteur et ne reflètent pas nécessairement la politique éditoriale de Middle East Eye.

Photo : un soldat français du 93régiment d’artillerie de montagne en patrouille dans le village de Bintagoungou, à 80 km à l’est de Tombouctou, au centre du Mali, lors d’une opération conjointe avec les forces maliennes et les soldats français de l’opération Barkhane, en 2015 (AFP).

 

 

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