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‘’ La prochaine étape, c’est quoi ? ‘’ : à Istanbul, chrétiens et musulmans divisés après la reconversion de Sainte-Sophie en Mosquée

En un mois, le Président Turc Recep Tayyip Erdogan a rendu au culte Musulman la célèbre Basilique Sainte-Sophie et l'église Saint-Sauveur-in-Chora. Un virage qui préoccupe sur place, quand il ne met pas en colère. 

‘’ La prochaine étape, c’est quoi ? ‘’ : à Istanbul, chrétiens et musulmans divisés après la reconversion de Sainte-Sophie en Mosquée

En un mois, le Président Turc Recep Tayyip Erdogan a rendu au culte Musulman la célèbre Basilique Sainte-Sophie et l’église Saint-Sauveur-in-Chora. Un virage qui préoccupe sur place, quand il ne met pas en colère. 

L’appartement de Dogus n’est qu’à cinq arrêts de tramway de Sainte-Sophie. Et pourtant, encore raté : cet étudiant en géographie arrive une nouvelle fois trop tard. A trente minutes du début de la grande prière, en ce vendredi de la fin du mois d’août, la capacité maximale de fidèles musulmans autorisés à pénétrer à l’intérieur du monument le plus célèbre d’Istanbul (Turquie) est déjà largement atteinte. Un agent de sécurité le retient du bras. « C’est plein, c’est plein », lance-t-il en turc. C’est donc sur l’esplanade, plusieurs dizaines de mètres plus loin, près des barrières, que Dogus va devoir poser son tapis bleu ciel. « Je vais vous dire, je crois qu’on est même plus nombreux que la semaine dernière », commente le presque trentenaire en réajustant son fez, le traditionnel chapeau rouge que les Ottomans portaient sur la tête. « Regardez le monde, c’est IN-CRO-YABLE ! » Vers 13 heures, quand les premiers mots du muezzin sortent des gigantesques haut-parleurs installés pour l’occasion, ils sont encore des dizaines agglutinés au niveau des portiques de sécurité.

C’est ainsi : depuis la reconversion de ce joyau du XIe siècle en mosquée, Sainte-Sophie agit comme un aimant. « Je ne sais pas ce qu’on en dit en France, du changement de statut de Sainte-Sophie, fait mine de s’intéresser Dogus, en s’essuyant le visage, dans la chaleur suffocante. Après tout, je m’en fiche. Moi, ça me rend heureux. Enfin, on nous la rend ! Merci, merci président », explose-t-il, les mains jointes en signe de reconnaissance.

C’est en effet le président turc lui-même qui a rendu l’édifice au culte de l’islam, le 10 juillet dernier, après une décision de justice révoquant le statut de musée de la basilique pourtant en vigueur depuis quatre-vingt-six ans. Deux semaines plus tard, le 24, Recep Tayyip Erdogan est venu en personne depuis Ankara pour assister à la première prière musulmane prononcée à Sainte-Sophie depuis sa reconversion en mosquée.

« Je leur montre quoi aux gens, moi, maintenant ? »

De loin, la basilique, surnommée la « merveille des merveilles », n’a pas fondamentalement changé d’aspect en redevenant une mosquée. Sa coupole et ses colonnes, qui restent une référence en termes d’art byzantin, impressionnent toujours autant. La billetterie, devant laquelle sont encore passés près de quatre millions de touristes l’an dernier, a en revanche disparu.

Pour coller aux règles islamiques, il y a désormais un chemin pour les hommes et un autre pour les femmes. Au sol, un tapis recouvre la plupart des marbres. Bien malin celui qui saura retrouver les icônes byzantines, désormais dissimulées. Disparue, la représentation de l’empereur Léon VI se prosternant devant le Christ. En vous rapprochant de la nef, vous n’aurez pas beaucoup plus de chance de voir les mosaïques représentant la Vierge Marie : là, encore, les autorités religieuses ont fait installer des bandelettes de tissu pour les cacher du public.

 « Désormais, il faut être souple pour admirer un morceau de ces œuvres, il faut se contorsionner dans tous les sens », sourit Benoît Hanquet, guide d’origine belge installé à Istanbul depuis près de vingt ans, obligé désormais d’apporter « quelques foulards et quelques jupes longues » au cas où les visiteurs qu’il accompagne ne seraient « pas habillés pour la circonstance ».

Chemisette à carreaux déboutonnée jusqu’au ventre, un de ses collègues vient nous trouver, l’air abattu. « Vous voyez bien qu’il n’y a plus personne, ronchonne Semih, en agitant son badge professionnel. Je suis certain que les touristes sont freinés par ce qu’il se passe ici. Ça fait huit ans que je fais visiter l’endroit. Je leur montre quoi aux gens, moi, maintenant ? Des photos d’avant ? Ce n’est pas bon pour le business, ça… »

« C’est un cadeau à l’électorat d’Erdogan »

A 1 700 km de là, au Vatican, ce n’est pas tout à fait le portefeuille des guides stambouliotes qui inquiète, mais l’avenir du site, qui fut longtemps une basilique chrétienne. « La mer amène ma pensée un peu plus loin : à Istanbul. Je pense à Sainte-Sophie et je ressens une grande douleur », s’est épanché le pape François lors de la prière de l’Angélus. Alors que la France a promis d’être « attentive à la préservation de l’intégrité de ce joyau inscrit au patrimoine mondial de l’Unesco », l’organisme de l’ONU, plus cash, a regretté une « décision prise sans dialogue préalable ». Ambiance…

A l’intérieur des frontières turques, plusieurs voix osent aussi s’élever pour dire le mal qu’elles pensent de cette décision. A commencer par l’opposition. « Je vais vous dire les choses simplement : ce qu’Erdogan a fait, c’est un coup de force », résume Garo Paylan, député d’Istanbul du Parti démocratique des peuples (HDP). « Ce n’est pas une décision religieuse, c’est une décision politique, poursuit l’élu. C’est un cadeau à une partie de son électorat. Cette conversion, cela fait plusieurs années que la frange la plus conservatrice de la Turquie l’exigeait. »

 ‘’Erdogan se fiche du monde, se fiche de l’Europe. Là, on s’isole de nouveau. C’est dramatique.Le député turc Garo Paylanà franceinfo’’

 Le politologue Ahmet Insel fait sensiblement la même lecture des conversions coup sur coup de deux lieux symboliques d’Istanbul : la basilique Sainte-Sophie et l’église Saint-Sauveur-in-Chora, dans le quartier d’Edirnekapi. « Erdogan subit depuis quelque temps une érosion de sa base électorale, décrypte-t-il. En décidant de ces conversions, il veut mobiliser la société turque sur la fibre nationaliste, en lui prouvant que la Turquie est forte, que la Turquie n’a besoin de personne. »

Entre les lignes, il faut « aussi et surtout une façon » de rassurer les citoyens, poursuit le politologue turc, alors que le pays connaît d’immenses difficultés financières, que la crise du Covid-19 est venue aggraver. Le taux de chômage est évalué à 13%, selon l’Institut turc des statistiques (TUIK), mais il grimpe à plus de 24% chez les jeunes de 15 à 24 ans. Et la livre turque a atteint son plus bas historique face au dollar et l’euro, au début du mois d’août.

« J’ai ressenti comme un coup de poignard »

Dans le très animé quartier de Beyoglu, les responsables de la paroisse Saint-Louis-des-Français n’ont pas très envie d’aborder « cette actualité ». Ça se voit et ça s’entend. « Je suis désolée mais nous ne souhaitons pas communiquer sur ce sujet », recevons-nous, laconiquement, par e-mail. A la sortie de la messe dominicale du 30 août, les langues de la trentaine de fidèles présents ne se délient pas beaucoup plus. Le prêtre admet « suivre la situation », « tout en voulant laisser les politiques faire ». Un expatrié, assis au troisième rang, explique que « ça fait partie de ce qu’il se passe en Turquie », que « c’est un acte politique », avec « un objectif électoral très, très clair », mais qu’« il n’y a aucune crainte à avoir en termes de sécurité ».

Un peu plus bavarde, une dame, la quarantaine, confie avoir « ressenti comme un coup de poignard » quand elle a appris « la nouvelle de la conversion » à la radio. « C’est très alarmant pour nous les chrétiens, car la basilique Sainte-Sophie est un monument du christianisme », explique-t-elle, en prenant soin de vérifier que l’on ne note pas son prénom.

‘’C’est comme un membre de la famille que l’on perd.Une chrétienne d’Istanbulà franceinfo’’

 Au sein de la communauté des chrétiens orthodoxes d’Istanbul, dont le nombre est passé de 160 000 au début du XXe siècle à environ 2 000 aujourd’hui, « certains ressentent évidemment de la peur ». « Qui peut prédire ce qu’il va se passer ensuite ? C’est quoi la prochaine étape ? », demande, nerveusement, Mihail Vasiliadis, 81 ans, rédacteur en chef du journal Apoyevmatini, le dernier quotidien hellénophone imprimé à Istanbul. « Nous, les Roums, les Grecs orthodoxes d’Istanbul, on a connu trop de choses ici pour ne plus nous inquiéter. Les persécutions, les taxations, les camps, les pogroms… Il y a cette même atmosphère de haine aujourd’hui, c’est pareil. » 

 

 Assis à ses côtés, son fils Minas assure la traduction. « Mon père me raconte que des membres de notre communauté préfèrent boutonner leur chemise jusqu’en haut pour cacher leur croix dans la rue, qu’ils préfèrent parler turc plutôt que grec quand ils sont en public. » Il s’arrête : « Bon, c’est fou quand même… » Avant notre départ, Mihail Vasiliadis nous propose un crochet par la salle de rédaction de son journal. Un minuscule bureau de 4 ou 5 m2 au fond du couloir de l’appartement. Partout, des archives de ce titre fondé en 1925. Il remet ses petites lunettes bleues et montre son écran d’ordinateur. La une qui sera imprimée sur les 600 exemplaires du lendemain est presque achevée. Il y est notamment question de la toute nouvelle mosquée construite sur la célèbre place Taksim, lieu de toutes les manifestations sociales. L’édifice, monumental, a été bâti sur la volonté du président Erdogan. Il se dresse juste à côté d’une église orthodoxe.

Source : franceinfo 20/09/2020

 

 

 

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