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La chronique de Mohamed Bourahla : Ceux qui brûlent… Harraga

« PARADOXES »

La chronique de Mohamed Bourahla

Ceux qui brûlent… Harraga

Déjà, d’après le Haut Commissariat aux réfugiés, depuis 2014, plus de 10.000 migrants clandestins ont perdu leur vie en mer en tentant de rejoindre l’Europe. Ce drame, et tant d’autres, mettent à nu le monde dans lequel nous vivons. Nous sommes là, debout sur une escarbille, à compter nos morts, à regarder passer l’histoire ou à gesticuler et lui donner du non-sens. Ce drame est un défi à la raison en ce sens que ceux qui le vivent vont à la mort en voulant aller à la vie. C’est comme si, étant déjà morts, ils ne se préoccupent plus de ce qui peut leur arriver. Le pire étant toujours derrière ; plus rien n’est à craindre. On les appelle Ceux qui brûlent (Harraga). Ils brûlent les bateaux. Ils se brûlent. Eux, c’est le mal-vivre, du rêve plein les yeux ; ceux qui, au péril de leur vie, à bord de radeau gonflable ou par l’intermédiaire de passeurs, fuient leurs pays.

Ce drame interpelle la conscience humaine. Est-ce le régler en en faisant un délit ou en stigmatisant les harraga par la promulgation de fetwas déclarant illicite l’émigration clandestine. Serait-ce en diabolisant les discours de l’opposition coupable de semer le désespoir ou en se laissant abuser par une quelconque casuistique qui nous ferait croire que ces morts sont le prix à payer pour le contrôle des flux migratoires et la sécurité de l’Europe. Ce n’est pas, en tout cas, répondre aux questions essentielles : Pourquoi les barques de la mort ? Pourquoi la Méditerranée est devenue un cimetière ; pourquoi des maghrébins, dans la force de l’âge, ou même plus âgés, mettent leur vie en danger dans la tentative de quitter leur pays ? Est-ce que l’autre rive de l’Occident incarne-t-elle l’eldorado ? Non, ils le savent. Mais, pour eux, si l’éden ne se trouve pas là-bas, l’enfer serait bien ici. Comment en sont-ils arrivés à cette conclusion ? Oui, certes, il y a des raisons économiques. Des paradoxes, encore. La précarité, malgré d’importantes ressources. Des espoirs déçus. Ces actes sont-ils un acte de protestation ? Le dernier. Celui qu’on entame avec l’énergie du désespoir. Ne ressembleraient-ils pas, quelque part, à celui de ce philosophe qui se tranchait la langue avec les dents et la crachait, sanglante, à la figure du tyran ou à celui de ce détenu qui, dans les prisons de l’URSS, coupait son oreille et la jetait à son geôlier avec une dédicace. Ne ressembleraient-ils pas, encore, à la sale protestation qui, en 1981, vit les prisonniers républicains irlandais refuser de se laver et recouvrir les murs de leur cellule d’excréments puis, quand certains d’entre eux entrèrent dans une grève de la faim, se laisser mourir de faim sous l’œil indifférent du Premier ministre britannique. Il y a bien de la logique dans ce qui parait absurde. Oui, bien sûr, il s’agit pour eux de chercher un pays où travailler ne soit pas un tourment et manger, une obsession quotidienne. Mais est-ce seulement les conditions matérielles qui conduisent une personne au désespoir, donc à des actes insensés. Disons le mot, au suicide. Et ce dernier n’est-il pas souvent, malheureusement, une forme de dire basta, d’affirmer son existence, son refus de n’être qu’une ombre. Le célèbre physicien George Gamow ne faisait pas la manche dans son pays, ne battait pas la dèche ; matériellement, il ne manquait de rien. Cependant, lui aussi fut un harrag qui tentât de fuir l’Union soviétique. Accompagné de sa femme, il risqua sa vie à bord d’un kayak dans sa tentative de traverser la mer Noire pour atteindre la Turquie et quitter son pays. Sa tentative échouera ; cela ne le découragera pas. Il franchira de nouveau l’océan glacial pour atteindre la Norvège. Nouvel échec. Gamow vivra dans l’attente de son passage à l’ouest. Le Congrès Solvay de Bruxelles, en 1933, lui en donnera l’occasion. Il obtint, ainsi que son épouse, l’autorisation d’y assister. Ils ne retourneront plus jamais en Russie. On fuit aussi son pays, au péril de sa vie, quand on manque de rêves ; quand on n’y rêve plus, quand on ne perçoit plus l’horizon.

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