AlgérieFranceInterviewNews

INTERVIEW : BENJAMIN STORA : « CETTE RECONNAISSANCE DE L’ÉTAT VA DÉLIVRER…. »

Lakoom-Info / L’HUMANITE Benjamin Stora, historien de la guerre d’Algérie et président du musée national de l’Histoire de l’immigration, réagit à la reconnaissance du crime d’État par Emmanuel Macron. Entretien.

INTERVIEW : BENJAMIN STORA

« CETTE RECONNAISSANCE DE L’ÉTAT VA DÉLIVRER DES POIDS QUI PÈSENT SUR LES CŒURS ET LES CONSCIENCES »

L’HUMANITE /
Benjamin Stora, historien de la guerre d’Algérie et président du musée national de l’Histoire de l’immigration, réagit à la reconnaissance du crime d’État par Emmanuel Macron. Entretien.

Vous avez été l’un des premiers historiens à travailler sur les mémoires blessées de la guerre d’Algérie. Comment réagissez-vous à cette déclaration d’Emmanuel Macron ?
Benjamin Stora : C’est une formidable victoire. La bataille a été très très longue pour la reconnaissance de ce crime d’État. Elle a commencé il y a soixante et un ans et aboutit aujourd’hui à un texte très important, puisqu’il qualifie ce crime comme étant le produit d’un système politique mis en place à l’époque de la guerre d’Algérie. C’était d’ailleurs la revendication depuis le début, notamment de l’historien Pierre Vidal-Naquet, qui avait toujours insisté pour que cet assassinat soit bien interprété comme représentatif du système colonial. Il s’agit donc d’un pas en avant considérable.

Soixante et un ans pour obtenir cette reconnaissance… Que dit ce refus obstiné de l’État, jusqu’ici, de regarder l’histoire de la guerre d’Algérie en face ?
Benjamin Stora : Depuis le début des années 1990, avec la publication de la Gangrène et l’Oubli (1), j’ai toujours pensé que, tant qu’il n’y aurait pas de reconnaissance par l’État des crimes commis, on ne pourrait jamais clôturer ce récit, cette histoire douloureuse de la guerre d’Algérie. C’était le cœur de mon argumentation. En particulier, j’expliquais qu’on ne peut pas réaliser le travail de deuil tant qu’il n’y a pas de reconnaissance. Les morts continuent de ne pas exister, ce sont des fantômes. Alors je ne peux que me réjouir, me féliciter qu’on avance. Mais encore une fois cette victoire a été le fruit d’un très long combat pour forcer la main au pouvoir politique, une bataille mémorielle difficile, avec des retours en arrière, comme en 2005 sous Nicolas Sarkozy, avec le vote sur « les bienfaits de la colonisation ». Alors aujourd’hui, je pense à tous ceux qui ont mené le combat, de Pierre Vidal-Naquet à Gérard Tronel, Laurent Schwartz, et puis dans les colonnes de l’Humanité bien sûr, notamment avec l’Appel des douze pour faire reconnaître la torture… Mais la bataille Audin, c’est historiquement celle du Parti communiste. C’est un marqueur décisif du point de vue de l’identité politique de la gauche. Donc reconnaître cette histoire est essentiel.

Vous avez également travaillé sur le traumatisme des appelés. Cette reconnaissance de l’État va-t-elle libérer les consciences ?
Benjamin Stora : Il ne faut pas oublier, en effet, tous les groupes liés à cette histoire douloureuse. Trop souvent, on a eu tendance à séparer les groupes de mémoire, opposant les militants aux soldats, les appelés aux pieds-noirs, les Français aux Algériens… La guerre d’Algérie a son cortège de mémoires blessées, douloureuses. La reconnaissance de l’État va permettre de lever des poids qui pèsent sur les cœurs, les consciences. Cela va libérer la parole. Car le grand problème de cette guerre, c’est l’isolement et la solitude de ces porteurs de mémoire.

Justement, quel effet peut avoir cette reconnaissance, notamment de la torture, de l’autre côté de la Méditerranée, pour la société algérienne ?
Benjamin Stora : N’oublions pas les Algériens ! Juste pendant la bataille d’Alger en 1957, 3 024 Algériens ont « disparu » comme Maurice Audin. C’est considérable. Ce sont des fantômes qui continuent d’errer dans la mémoire collective algérienne. Cette déclaration du président de la République permettra, j’espère, de combler cette espèce de déni d’histoire, et d’avancer. C’est très important pour les Algériens. Maurice Audin était algérien. Sa famille, comme des milliers d’autres familles algériennes, a souffert de l’impossibilité des enterrements, et donc du deuil. Elles sont encore dans la souffrance.

Emmanuel Macron appelle les derniers témoins à parler et souhaite faciliter le travail d’archives. Quelles perspectives cela ouvre-t-il pour les historiens ?
Benjamin Stora : Jusqu’à présent, les archives étaient très difficiles d’accès. Quand j’ai travaillé dans les années 1970, on accordait plus d’importance aux témoignages, au vécu, à l’oral, à la presse et aux archives militantes. Les ouvertures d’archives d’État sont décisives. Depuis les années 1990, cela fonctionnait par dérogation, sans levée générale. J’espère que cette reconnaissance permettra la levée pour nous permettre d’entrer pleinement dans cette histoire.

Benjamin Stora
Historien de la guerre d’Algérie
(1) La Gangrène et l’Oubli. La mémoire de la guerre d’Algérie, de Benjamin Stora. Éditions la Découverte, 370 pages, 13,50 euros.

L’HUMANITE
Entretien réalisé par Maud VergnolVendredi
14 Septembre, 2018

Montrer plus

Articles Liés

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.

Voire aussi

Close
Close
Close