Chronique

Faim et demain

Faim et demain

Par : Kamel Daoud

La faim comme moteur du monde. Il existe en Algérie une théorie économique qui revient en cycle dans le propos : la théorie de la misère. Née du souvenir des millénaires de colonisation, de la dernière faim des années 40, de la colonisation. Elle dit : « Affame l’Algérien, il travaillera ». Mécanique simple et évidente bien sûr, mais qui procède d’une vision terrible de l’histoire. Aujourd’hui que le pétrole tombe vers le prix de l’eau usée, on en parle donc. Avec le frémissement de la peur et de l’abnégation. C’est donc la seule issue : avec un pétrole qui ne se mange plus, on va souffrir de faim et donc se remettre à travailler. La théorie de la faim ne dit pas ce que l’on va faire puisque le pétrole a fait de nous des siamois des Libyens, sans métiers aux mains, tournant autour du futile et de la tribu, conduisant la voiture comme la chamelle et angoissé par l’Autre, la femme et les débarquements. La théorie de la faim a aussi ses prophètes noirs : si on a faim, on ne va pas travailler mais se manger les uns les autres. Une violence sourde est ressentie même entre les rosiers, en Algérie. Un retournement de la guerre contre la chair. Une haine parce que l’indépendance n’a pas eu d’issue vers la jouissance du monde. Trop morts, même ceux nés à l’instant.

Vision cannibale mais juste. Raison préhistorique mais dictée par la loi. C’est qu’on a perdu l’équilibre et que les années fossiles ont fabriqué un type d’Algérien sans lien entre les mains et ses récoltes.

La théorie de la faim est donc de retour. Va-t-elle nous réveiller ? La chute du pétrole est-elle l’élévation de l’Algérien ? Possible. Mais si peu. Comme une fatigue.

Affame l’Algérien, il travaillera. Variante : «affame l’Algérien, il te mangera». Ou « affame l’Algérien, il va mourir et disparaître et rejoindre ses martyrs et ses os». Ou «affame l’Algérien, il se fera Marocain ou Chinois ou Allemand ou maçon». Ce sont les principales théories économiques algériennes à chaque crise pétrolière. Les peuples nourris aux richesses fossiles ont les maladies de la dépendance. L’angoisse du prix, de l’au-delà, de la pénurie et du rassasiement. Peur du manque et bonheur de l’allaitement collectif. A creuser.

 

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