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Cibler les retraités, un pari risqué pour Macron ?

Cibler les retraités, un pari risqué pour Macron ?

Entretien avec Luc Rouban, Directeur de recherches au CNRS et chercheur au CEVIPOF
Propos recueillis par Ambre Lefèvre 

Ouest-France / Les pensions des retraités ne seront pas revalorisées à hauteur de l’inflation, a fait savoir le gouvernement, suscitant la colère de l’opposition et des seniors. Emmanuel Macron prend-il un risque en perdant le soutien des retraités ? Entretien avec Luc Rouban, directeur de recherches au CNRS.

Les coups durs s’accumulent pour les retraités. Après la hausse de la CSG, le Premier ministre Édouard Philippe a annoncé dimanche 26 août dans une interview au JDD que les pensions ne seraient revalorisées qu’à hauteur de 0,3 %, alors que l’inflation est attendue à 1,7 %. Des choix qui peuvent paraître surprenants au regard du poids électoral que représentent les retraités. Explications avec Luc Rouban, directeur de recherches au CNRS et chercheur au CEVIPOF, qui vient de publier Le paradoxe du macronisme.

Pourquoi le gouvernement cible-t-il les retraités ?
Il y a une stratégie politique double : d’un côté favoriser les actifs et le retour à l’emploi. Il faut trouver des marges d’économies budgétaires en matière de dépenses sociales. Donc si on n’augmente pas cotisations sociales des actifs, on se rabat nécessairement sur ce que touchent les retraités : la CSG et la revalorisation des pensions. Et d’un autre côté, Emmanuel Macron s’est toujours dit opposé aux individus à statut. Dans cette vision néolibérale du monde, le retraité est en quelque sorte un rentier, qui bénéficie d’une forme de privilège car il a un statut qui est stabilisé.
Emmanuel Macron veut une société de la mobilité sociale : il se dit dans une position anti-statut, anti-privilège et toute sa philosophie vise à remettre les gens au travail, donc à inciter à continuer à travailler plutôt qu’à bénéficier de leur retraite, comme dans la société américaine. Même si ce n’est pas toujours volontaire de la part des seniors.

Le gouvernement ne risque-t-il pas de perdre le soutien des retraités ?
En 2017, au premier tour de la présidentielle, les seniors avaient voté à 27 % pour Macron, contre 39 % pour Fillon. Le cœur de l’électorat des retraités est fortement tourné vers la droite, donc c’est vraiment un cadeau électoral que fait le gouvernement à Laurent Wauquiez et aux Républicains. De plus, on observe un basculement : au départ, sur le plan du libéralisme économique, les retraités étaient plutôt positifs envers Macron dans les enquêtes d’opinion. Jusqu’à la hausse de la CSG et la désindexation des pensions.
D’un autre côté, le libéralisme culturel du président ne correspond pas aux valeurs des retraités, qui sont plus conservateurs, dans leur globalité, sur les questions d’homosexualité, de parentalité ou d’immigration. On arrive donc à deux points de rupture entre Emmanuel Macron et les seniors, qui fait qu’il risque de perdre une grande part de cet électorat.

Et cette possibilité n’inquiète pas Emmanuel Macron ?
Je ne sais pas si cela l’inquiète ou pas, mais c’est grave en tout cas car les retraités sont ceux qui votent le plus. En 2017, ils ont été 85 % à voter au premier tour de la présidentielle. Leur culture politique et leur participation sont supérieures à celles des autres tranches d’âge. Sociologiquement, les retraités possèdent davantage de patrimoine et suivent les questions économiques avec attention. Sur le terrain politique, ils sont plutôt de droite parlementaire. Ils représentent environ 25 % des inscrits, mais beaucoup plus en termes de suffrages exprimés. C’est potentiellement l’acteur collectif le plus important du corps électoral.

Pourquoi prendre un tel risque ?
Les membres du gouvernement sont obligés de prendre des décisions économiques et pour montrer qu’ils défendent les actifs et valorisent la mobilité sociale, ils attaquent tous les statuts et les privilèges, donc aussi les retraites. Ce qui n’est pas sans susciter un certain nombre de réactions. Sur ce point, cela va revigorer l’opposition de droite. On va voir une réorientation d’une bonne partie des retraités vers Laurent Wauquiez, surtout si un débat sur la PMA par exemple est amorcé dans les prochains mois. Les Républicains doivent boire du petit-lait et se dire qu’il va être en position de faiblesse en continuant comme ça. Emmanuel Macron n’a pas peur des mobilisations dans la rue, c’est certain, mais l’enjeu électoral est vraiment important. On en observera les résultats lors des municipales. Cela va encourager Les Républicains à présenter des listes indépendantes qui ne seront pas associées à celui de La République en Marche.


Est-ce un enjeu uniquement électoral ?
Les retraités constituent une force politique considérable, même si elle n’est pas homogène. Mais ils ne pèsent presque rien dans le jeu social, en termes de rapports de force. La position centriste que revendique Emmanuel Macron subit aujourd’hui un grand écart : ce qu’il prévoit ne lui assure plus de rallier la gauche et là il risque de perdre du terrain à droite. Le problème qui arrive est lié à la nécessité pour le macronisme de s’appuyer sur une base électorale solide. À l’origine, elle est très faible, or il ne faut pas confondre les conditions de sa victoire en 2017 et les conditions de stabilisation requises pour tenir un quinquennat entier. La gauche défendait les seniors pauvres, la droite ciblait les retraités des classes socioprofessionnelles supérieures avec du patrimoine. Emmanuel Macron se focalise sur des questions de mobilité sociale. Il porte une philosophie de société très fluide, où les marchandises et les travailleurs sont libres d’évoluer. Mais tout le monde n’est pas susceptible de jouer sur cette mobilité sociale.
C’est de l’économisme, appliqué à la politique : on crée des incitations à être mobile, flexible, mais les gens ne vont pas forcément suivre. L’abstraction du macronisme risque de se heurter au mur du réel.

Ouest-France

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