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“AFIN QUE NUL N’OUBLIE !”

SMAÏL YEFSAH, DJAMEL BOUHIDEL ET MOSTEFA ABADA IN MEMORIAM 18 octobre 1993 - 18 octobre 2018. Il y a 25 ans, Smaïl Yefsah tombait sous les balles assassines des terroristes intégristes. C'était le 8e journaliste après Tahar Djaout, Rabah Zenati, Abdelhamid Benmenni, Saadeddine Bakhtaoui, Abderrahmane Chergou, Djamel Bouhidel (5 octobre 1993) et Mostefa Abada (14 octobre 1993). Il y en aura 100 entre journalistes et travailleurs des médias lâchement assassinés entre 1993 et 1997.

AFIN QUE NUL N’OUBLIE !

Par : Lazhari Labter

Texte extrait de « JOURNALISTES ALGÉRIENS 1988-1998 – Chronique des années d’espoir et de terreur » de Lazhari Labter,
2e édition revue et augmentée, éditions Chihab, Alger, octobre 2018.

DJAMEL BOUHIDEL
« Il a gardé les yeux ouverts »

Blida ne mérite plus son nom de « ville des roses ». Depuis que les terroristes y ont instauré un climat de terreur, cette ville, située à une cinquantaine de kilomètres au sud d’Alger, n’est plus que l’ombre d’elle-même. Les seules fleurs qui y poussent sont des fleurs de sang sur les tombes.
Il est 20 heures. Au 20, boulevard des Vingt-Mètres, devant un arrêt d’autobus, Djamel Bouhidel, photographe de presse à l’hebdomadaire régional « Le Nouveau Tell », attend. D’autres gens attendent aussi. Les rares passants, pressés de rentrer chez eux, hâtent le pas.
Soudain, deux jeunes surgissent sur une mobylette et, arrivés juste à la hauteur de Djamel Bouhidel, lâchent sur lui le feu de leurs armes. Le photographe, atteint de deux salves de plein fouet, titube et tombe, face contre terre. L’un des terroristes s’approche de lui et, froidement, achève ses quarante printemps d’une balle dans le cou. Les gens prennent la fuite. Son corps restera là, étendu, baignant dans son sang, jusqu’au lendemain matin.

Dans un témoignage intitulé « Déclic fatal », un de ses collègues et ami, Chemseddine Sayah, raconte : « Dans un dernier sursaut, Djamel a tourné les yeux vers ces deux silhouettes jeunes, descendant d’une mobylette, mais les balles étaient plus rapides que le plus prompt des réflexes.
Et dans la mort, Djamel a préféré garder les yeux ouverts dans une éternelle pose “B”. Même quand la main la plus douce essayait de les fermer, ils se rouvraient aussitôt. Ses assassins, quoi qu’ils fassent, garderont devant leurs yeux ce regard-là (…).
Et cette nuit-là, les étoiles prirent le soin de veiller sur sa dépouille que des hommes délaissèrent. Comment ont-ils pu dormir avec un cadavre sur le seuil de leurs portes ?
Djamel n’était pas seulement photographe, mais archéologue. Il a fait partie de nombreuses équipes de fouilles archéologiques à Afalou, N’Gaous, Tipasa, etc. Il aimait à répéter pour les esprits incrédules : “Que d’histoire dans une poignée de terre !” (…)
Avec l’aventure du « Nouveau Tel »l, Djamel révélait un autre de ses talents : la presse. Djamel était de toutes les tâches. Son Nikon F3 en bandoulière, c’est le plus souvent en bus qu’il se déplaçait pour faire ses reportages. Djamel était un professionnel au sens accompli du terme, il avait l’amour du travail bien fait. La photo était sa manière d’exprimer la réalité dans sa nudité, sans artifices. “Je ne veux pas travestir la réalité, ne serait-ce que par un effet de style”, disait-il.
C’est pour cela qu’il ne s’est jamais résigné à l’écriture, bien que ses essais en poésie fussent un véritable délice pour l’esprit. Mais là aussi, il s’agit d’images. Comme photographe, Djamel a eu des satisfactions, mais aussi des regrets comme celui d’avoir eu à prendre la dernière photo d’Abderrahmane Aziz, quelques jours avant sa mort. Djamel avait le sens de la retenue, de la modestie.
Avec la mort de Djamel Bouhidel, la profession perd un photographe talentueux. Pour l’équipe du journal « Le Nouveau Tell », c’est un ami, un poète et un artiste qui s’en est allé. Mais c’est un symbole qui demeure : celui d’une nouvelle génération de journalistes francs et frondeurs. »

Dans un communiqué daté du 10 octobre 1993, l’AJA réagit en ces termes : « L’Association des journalistes algériens est profondément attristée par l’horrible assassinat, le 5 octobre dernier, du reporter Djamel Bouhidel. L’AJA rappelle, à cet égard, que la presse algérienne a déjà payé un lourd tribut à la liberté d’expression et au libre exercice du métier. Du 10 octobre 1988, date à laquelle est tombé Sid-Ali Benmechiche, au 5 octobre 1993 qui a vu le meurtre de Djamel Bouhidel, la liste des journalistes assassinés est longue, très longue, trop longue : Tahar Djaout, Benmeni, Zenati, Chergou, Bakhtaoui… D’autres, Comme Belhouchet, Baghtache ont échappé, de justesse, à la mort. (…) L’AJA (…) appelle l’ensemble des journalistes à se recueillir aujourd’hui sur la tombe de Sid-Ali Benmechiche. »

MOSTEFA ABADA
« Un front uni contre la mort »

Cela faisait un mois que Mostefa Abada n’occupait plus le poste de directeur de la télévision algérienne. Il avait été remplacé par Abdou B., journaliste, critique de cinéma et fin connaisseur du secteur de l’audiovisuel.
N’ayant plus la charge de travail qu’impose ce poste, Mostefa Abada décide de s’occuper plus sérieusement du suivi des travaux de sa villa en construction dans la localité d’Aïn Taya, située sur la côte est à vingt-cinq kilomètres d’Alger. Il avait pris l’habitude de s’y rendre souvent.
Le jeudi 14 octobre 1993, accompagné de sa femme et de ses trois jeunes filles, âgées de 12, 9 et 4 ans, il quitte son domicile d’Alger-Plage à Aïn Taya. Il dépose sa femme au centre-ville pour faire des courses et continue, avec ses trois filles, vers sa nouvelle maison encore en chantier.
Il est 12 heures 20 lorsque, son inspection des travaux terminée, Mostefa Abada s’apprête à rejoindre sa femme.
Sa voiture est garée à la rue N au bout de laquelle se trouve sa résidence. Les filles montent dans la voiture tandis que leur père, à l’arrière, se penche sur le coffre. Il ne verra pas le tueur, une vingtaine d’années, qui s’approche derrière lui et, arrivé à sa hauteur, sort calmement son pistolet et froidement, lui loge une balle dans la nuque. Une seule. Mostefa Abada s’écroule, mort sur le coup.
Ce deuxième assassinat qui touche les journalistes de la télévision jette l’émoi parmi eux.
Dans un communiqué, le ministre de la Communication de l’époque, Mohamed Merzoug, réagit fermement : « Il est temps que tous les Algériens constituent un front uni contre cette intolérable atteinte au premier des droits humains, le droit à la vie (…). L’acte inqualifiable dont a été victime M. Abada Mostefa interpelle la conscience nationale face aux semeurs de mort (…). Aujourd’hui les forces du mal et de la destruction dirigent leurs balles assassines contre tous ceux qui peuvent constituer un obstacle à leur œuvre d’anéantissement du pays. »
Mais le grand choc va se produire quatre jours plus tard, le lundi 18 octobre avec l’horrible assassinat de Smaïl Yefsah.

SMAIL YEFSAH
« Mille z’gharit pour Smaïl »

Bab Ezzouar, Cité des 2068 logements. Il est presque 8 heures quand Smaïl Yefsah quitte son domicile, situé au bâtiment A 1, et se dirige vers sa voiture, garée dans le parking de la cité, pour se rendre au 21, boulevard des Martyrs, siège de la télévision. À quelques mètres de son véhicule, une Peugeot 405 grise, trois terroristes, qui guettaient sa sortie, le surprennent et lui portent plusieurs coups de couteau dans le dos. Atrocement blessé, le journaliste tente de fuir en criant : « Je n’ai rien fait ! Je n’ai rien fait ! » Les assassins sortent alors leurs armes à feu et lui tirent dessus. Touché de trois balles au ventre et à la poitrine, il tombe. Les tueurs, pensant qu’il était mort, récupèrent leurs trois autres complices postés non loin d’eux, montent dans sa voiture et prennent la fuite. Encore vivant, souffrant le martyre, Smaïl Yefsah rassemble ses dernières forces, se relève et, titubant, parcourt une cinquantaine de mètres, à la recherche d’un lieu sûr, d’un refuge, d’un secours. Arrivé au niveau de la cage 6 de l’immeuble, il s’y engouffre et monte péniblement, une à une, les marches. Arrivé au deuxième étage, il frappe à la porte de l’appartement d’un de ses voisins et les mains serrées sur son ventre, s’écrie : « Refermez vite la porte ! », avant de s’écrouler, sans vie.
Tout au long de son parcours, du parking à l’appartement, les traces de son sang maculent le sol, les escaliers, les murs.
À l’hôpital de Belfort où il a été transporté par des policiers du commissariat de Bab Ezzouar, les médecins constatent le décès. Smaïl Yefsah n’est plus.
« Smaïl Yefsah a été assassiné ! » Cette terrible nouvelle fait très rapidement le tour de toutes les rédactions. Au siège de la télévision, c’est la consternation, l’abattement. Sous le choc, ses collègues n’osent pas croire à cette terrible nouvelle. Certains, traumatisés, sont emmenés à l’hôpital. Les hommes pleurent doucement, les femmes sanglotent.
Hébété, le visage grave, d’une voix émue, le présentateur du journal de 13 heures annonce aux Algériens qu’un troisième journaliste de la télévision a été assassiné le matin, à la sortie de son domicile. Des images du journaliste au travail, des images familières à des millions de téléspectateurs, défilent à l’écran. Dans les quatre coins du pays, c’est le choc. Il sera plus dur encore à supporter lorsque, au journal de 20 heures, entièrement consacré à l’événement, Nasserddine Aloui, la voix brisée, sur un ton d’une gravité tragique, s’adresse aux téléspectateurs alors que les caméras évoquent le supplice subi par Yefsah avant que la mort ne le délivre de ses atroces souffrances.
Le lendemain, mardi 19 octobre, une dizaine de journaux arabophone et francophone, en signe de deuil, sortent, sans couleur d’accompagnement, et leurs éditeurs annoncent la décision de ne pas paraître le mercredi.
« Réunis ce lundi 18 octobre 1993, les éditeurs des quotidiens nationaux ont appris avec consternation l’odieux assassinat de leur confrère de l’EPTV, Smaïl Yefsah. Ils condamnent avec la plus grande énergie ce crime abject.
Cette nouvelle victime du terrorisme, qui a élaboré un plan d’élimination physique des journalistes et des intellectuels algériens, vient rappeler à la conscience nationale et internationale que les commanditaires de cette vague d’assassinats qui ne cesse d’endeuiller le pays depuis six mois, sont animés d’un dessein délibéré de perpétrer le génocide d’intellectuels à grande échelle.
Les éditeurs des quotidiens nationaux interpellent aujourd’hui la nation. Ils exigent des dirigeants et des pouvoirs publics des mesures vigoureuses pour faire cesser le génocide.
En premier signe de protestation et d’indignation, les éditeurs des quotidiens signataires décident de ne pas paraître durant la journée du mercredi 20 octobre 1993. Ils appellent la société civile à se mobiliser activement et à adopter des actions pour exprimer sa colère et défendre le droit à la vie.
Les éditeurs décident de prendre immédiatement attache avec l’ensemble des organisations internationales professionnelles, syndicales et humanitaires.
Ils prennent à témoin l’opinion publique internationale de l’ampleur du génocide organisé et perpétré par les forces de l’intégrisme contre les intellectuels et tous les défenseurs de la liberté et de la démocratie. »
L’AJA, de son côté, réagit en des termes identiques : « Smaïl Yefsah, journaliste à la télévision, est tombé hier matin, victime innocente du terrorisme qui n’en est pas à sa première forfaiture. La mort a fauché Smaïl Yefsah alors qu’il se rendait, comme tous les jours que Dieu fait, à son travail, à la télévision pour y accomplir sa mission d’informer.
Il y a à peine quelques jours, nous avons enterré dans la douleur Mostefa Abada, ex-directeur général de l’EPTV que pleurent encore sa femme et ses trois filles. Le terrorisme à visage inhumain frappe et frappe encore, lâchement, semant la mort et la désolation dans une profession ensanglantée plus d’une fois, dans une profession dont le tort est sa prétention de réclamer la liberté du verbe, le devoir de dire.
Rien, aucun argument, aucune cause ne peuvent justifier la liste déjà trop longue de ces crimes barbares. Les pouvoirs publics, l’opinion publique, les Algériens ne doivent pas, ne peuvent pas se taire devant ce génocide auquel sont condamnés les journalistes.
Ils le savent et l’ont dit : c’est un vaste plan “journalistocide” visant à faire taire à tout jamais la liberté d’expression en Algérie.
La disparition de Smaïl Yefsah laisse la profession face à ces dures réalités :
La première : les journalistes sont livrés sans aucune protection aux groupes terroristes et aux différents clans qui s’affrontent pour le pouvoir. Leur élimination physique arrange pas mal d’intérêts. Nous le savons.
La deuxième : les criminels redoublent de férocité et les journalistes sont encore une fois leur cible privilégiée.
La troisième : le pouvoir actuel compte-t-il et peut-il assurer notre protection. À quand le prochain meurtre ? »
Le Syndicat national autonome des journalistes et assimilés de l’Agence presse service (SNAJA-APS) et la section algérienne de l’Union internationale des journalistes et de la presse de langue française (UIJPLF) font de même.

En des termes émouvants, des journalistes, amis de Smaïl Yefsah, évoquent son souvenir. Ainsi, dans le journal « Le Matin », Saïda Samaï écrit :
« “Smaïl Yefsah a été tué”, me dit une collègue avec les larmes aux yeux. “Quel Smaïl ? Notre Smaïl ?…”
Tout fut soudain plus obscur que l’obscurité.
Et je n’étais plus seule, tu étais avec moi, riant et dansant dans mes pensées comme quand nous étions ensemble à la faculté.
Il ne s’agissait pas alors de mort, car en dépit de ton absence physique tu resteras à jamais vivant dans les plus petits recoins de mon être.
Réponds-moi mon ami de ta voix chaude et rassurante et de ton accent kabyle dont je me moquais un peu. Tu savais Smaïl que ce n’était que pour rire.
Te souviens-tu de ces belles et folles années d’espoir ? Entre la fac de Ben Aknoun, “Jacques Cartier” et l’Institut allemand. Tu nous dominais par ta taille et par ta bonté. Les grands rêves que tu avais pour notre Algérie se dissimulaient derrière ta timidité (…).
Tu étais toujours là prêt à rendre service, tu ne savais ni ne pouvais détester. Et je suis sûre que même au moment de “mourir”, tu pensais pardonner à ceux qui t’ont tué (…).
Je me sens si seule mon ami dans cette Algérie qu’on assassine.
Mais du fond de la nuit, tu nous feras encore espérer la splendeur du jour. Nous veillerons tous ensemble pour guetter l’aurore qui prouvera enfin que l’espoir est présent.
Adieu mon ami, plutôt au revoir Smaïl. »

Slimane Laouari, du journal « L’Opinion », se rappelle :
« Je te dépassais de trois années, tu me dépassais d’une sacrée dose de sagesse, mais nous étions tous les deux sur le même palier d’un rêve qui prenait de la hauteur. La passion avait les couleurs vraies de la vérité que, fous, nous jurions de semer aux quatre vents. Les mots que nous inventions dans notre coin, quand la bêtise s’entêtait à nous les faire ravaler, ont aujourd’hui précipité la fin, figé pour l’éternel ton sourire d’adolescent qui s’angoisse à l’idée d’être adulte.
Tu l’étais tellement pourtant…
Parce que les couleurs sont maintenant rouges de ton sang, les mots ont toujours un sens, même si je n’en trouve pas beaucoup pour un dernier salut. Pour la vérité, il y aura toujours des montagnes pour conjurer le sort. Tu sais, nous n’avons que ça, des mots…
Rappelle-toi quand tu me disais : “Toi et moi, nous n’avons pas beaucoup d’argent. Pourquoi on ne ferait pas la même fête pour nos deux mariages ? Je n’ai toujours pas d’argent, tu sais, mais nous avons toujours un horizon à scruter. Mille z’gharit, Smaïl et adieu…” »

Pour Smaïl Yefsah qui venait de se marier, la lune de miel n’aura duré que trente-neuf jours, jour pour jour. Et son trente et unième anniversaire qu’il devait fêter le 29 octobre n’aura jamais lieu.
En très grand nombre, réunis en assemblée générale, le 20 octobre, à la Maison de la presse Tahar-Djaout, les journalistes, dans une motion adoptée à l’unanimité :
1) S’inclinent devant la mémoire des confrères tombés, désarmés, sous les balles du terrorisme et ainsi que devant celle de toutes les victimes de cette intolérable violence politique.
2) Réitèrent leur détermination à exercer leur métier, comme contribution à l’avènement d’une Algérie moderne, démocratique et pacifique, garantissant les droits des citoyens et les libertés, dont la liberté d’expression, d’opinion et de presse.
3) Protestent vigoureusement contre l’absence de mesures prises pour assurer la sécurité d’un corps professionnel particulièrement ciblé et s’interrogent sur la nature des défaillances des pouvoirs publics dans ce domaine.
4) Considèrent que la meilleure protection réside dans une lutte sans merci contre le terrorisme et exigent que l’État engage tous les moyens pour soustraire l’ensemble de notre société à ce fléau. »

Mais les journalistes n’étaient pas au bout de leur longue peine. Loin s’en faut.

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