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A la mémoire de ceux qui ont fait le 11 Décembre 1960 : L’héroïne Safia Braïk : La révoltée de Décembre

Une photo historique prise dans le moment et l’instant d’une révolte extraordinaire. Paris-Match en a fait sa « UNE » le lendemain des manifestations du 11 décembre 1960. Une photo mémorable et historique, qui porte une histoire troublante d’une femme qui a souffert beaucoup plus de l’oubli, l’ingratitude et du mépris. La moudjahida non reconnue par son « Etat » a eu à vivre, les derniers mois de sa vie, l’humiliation des « officiels » et des « politiques ». Atteinte de la maladie d’Alzheimer, on l’a « chassée » de son logement de fonction (de son mari) situé à Bord Boulila sur les hauteurs d’Alger. Sa demeure de Fort l’empereur, les quartiers de Deux Entités, Sacala, Saint- Raphaël, El Biar étaient ses repères, sa vie et sa raison d’être. On l’a « renvoyée » en juillet…au nom de « la raison » d’un ministère de l’éducation, de la wilaya d’Alger…la raison de l’Etat. Messieurs les politiques, vous auriez pu attendre 5 petits mois, pour qu’elle puisse partir en paix et dans la sérénité. La grande femme au Haïk et Adjar traditionnels est partie…dans la douleur, mais sans jamais se plaindre. Je suis son fils ainé. Je témoigne ici de l’après photo historique qui a fait le tour du monde et ce qui est arrivé à ma mère quelques mois après. Elle qui disait : « N’en parle pas de mon vivant, mais quand je ne serais plus là, fais-le…pour l’Algérie ». Yemma est partie le 20 novembre 2018, sans qu’aucun officiel lors de son enterrement. Mais peu importe, il y avait celles et ceux qui ont connu, aimé et respecté ou entendu parler de l’Héroïne et de sa légendaire et historique photo. Je relate ici une phase de sa vie de militante, de résistante, de moussabila, de Fidaiâa et de Moudjahida. Son histoire de révolutionnaire sera sûrement écrite et reconnue un jour…ou l’autre…

A Haute Voix

A la mémoire de ceux qui ont fait le 11 Décembre 1960
L’héroïne Safia Braïk : La révoltée de Décembre

Par Fayçal Charif

Une photo historique prise dans le moment et l’instant d’une révolte extraordinaire. Paris-Match en a fait sa « UNE » le lendemain des manifestations du 11 décembre 1960. Une photo mémorable et historique, qui porte une histoire troublante d’une femme qui a souffert beaucoup plus de l’oubli, l’ingratitude et du mépris. La moudjahida non reconnue par son « Etat » a eu à vivre, les derniers mois de sa vie, l’humiliation des « officiels » et des « politiques ». Atteinte de la maladie d’Alzheimer, on l’a « chassée » de son logement de fonction (de son mari) situé à Bord Boulila sur les hauteurs d’Alger. Sa demeure de Fort l’empereur, les quartiers de Deux Entités, Sacala, Saint- Raphaël, El Biar étaient ses repères, sa vie et sa raison d’être. On l’a « renvoyée » en juillet…au nom de « la raison » d’un ministère de l’éducation, de la wilaya d’Alger…la raison de l’Etat. Messieurs les politiques, vous auriez pu attendre 5 petits mois, pour qu’elle puisse partir en paix et dans la sérénité. La grande femme au Haïk et Adjar traditionnels est partie…dans la douleur, mais sans jamais se plaindre.
Je suis son fils ainé. Je témoigne ici de l’après photo historique qui a fait le tour du monde et ce qui est arrivé à ma mère quelques mois après. Elle qui disait : « N’en parle pas de mon vivant, mais quand je ne serais plus là, fais-le…pour l’Algérie ». Yemma est partie le 20 novembre 2018, sans qu’aucun officiel lors de son enterrement. Mais peu importe, il y avait celles et ceux qui ont connu, aimé et respecté ou entendu parler de l’Héroïne et de sa légendaire et historique photo.
Je relate ici une phase de sa vie de militante, de résistante, de moussabila, de Fidaiâa et de Moudjahida. Son histoire de révolutionnaire sera sûrement écrite et reconnue un jour…ou l’autre…

« Ma mère m’a toujours raconté qu’un jour de juillet de l’année 1961, en pleine guerre d’Algérie, les paras français sont venus la cueillir de chez sa mère, là où elle vivait avec mon père depuis le  début de leur mariage. Les paras brutalisèrent ma mère et l’entraînèrent au dehors, et c’était clair que les pleurs de ma grand-mère, les supplications de ma tante, et les regards solidaires des voisins n’allaient pas changer grand-chose.

Ma mère était une résistante. Elle avait fait partie de ses millions de résistants depuis l’arrivée de l’occupant français en terre d’Algérie le 5 juillet 1830, jusqu’à leur départ le 5 juillet 1962, quatre mois et cinq jours après ma venue au monde.

Les deux paras soulevèrent ma mère par les bras ; elle me racontait qu’elle eut très mal, mais que la peur de ce qui allait venir lui faisait oublier sa souffrance. Introduite dans l’une des trois jeeps, elle était cagoulée et couchée sur le plancher. La peur se mélangeait avec l’odeur des godasses et de la cigarette. Et la tourmente se confondait avec les rires des pars et le bruit du moteur de la jeep.

En ces moments qui paressèrent éternels, ma mère se rappela de mon père qui avait été embarqué par les paras lui aussi depuis deux jours. Elle se rappela de ses dernières paroles : « Quoi qu’il arrive ne dis rien et ne parle jamais de la valise blanche ! »

Le poids des pieds des deux paras était sur son corps frêle et tremblant, mais elle essayait comme même de respirer profondément et discrètement. Et elle se rappela qu’elle devait être forte et courageuse, et surtout ne rien dire, et ne pas parler de la valise blanche.

La jeep s’arrêta brusquement. Elle eut mal au dos, à la tête et aux bras, mais elle oublia très vite sa douleur. Elle pensa au pire, et le pire c’est l’interrogatoire, la torture, ou peut-être le viol, et même la mort. On la fit sortir brutalement du véhicule et en quelques minutes elle se retrouva sur une chaise, déchiffrant une voix grave et menaçante « enlevez- moi cette cagoule, je veux voir son visage ».

On s’exécute en un temps record, comme si l’exécuteur voulait faire plaisir au chef. Ce dernier était déjà devant le visage de ma mère, il le prend dans sa grosse main et le serre avec force et mépris.

-Alors, on fait la révolution ?

Aucune réponse de ma mère. Et quelle réponse donner à une question aussi générale, vague, et menaçante. Et ce n’est pas le traducteur – (collaborateur algérien considéré comme « BIAH », ce qui veut dire mouchard et traître) – qui allait changer quelque chose à la situation.

La voix du chef devient subitement moins agressive :

-Vous êtes jeune Safia, et vous êtes belle, ne nous forcez pas à vous rendre moche.

Safia (qui veut dire la pure) était le nom de ma mère. Et ma mère était jeune et vraiment belle.

«  Tu nous dis où est la valise blanche et on te laisse partir toi et ton mari » annonça le traducteur arabe…en arabe.

A ce moment, ma mère comprend bien que mon père avait parlé sous la torture. Elle ne lui en voulait pas du tout, parce qu’elle savait qu’on ne pouvait tenir longtemps quand on est entre leurs mains, les mains des tortionnaires. Mais elle décida quand même de ne rien dire, et tout ce monde présent dans le bureau du chef avait compris que Safia ne dira pas un mot.

Le chef reprend avec sa voix menaçante :

-Tu veux jouer ? Et bien nous allons jouer.

Après un signe de la tête, une grosse gifle s’abat sur le visage de ma mère. Elle n’a pas eu le temps de reconnaître l’agresseur, mais une deuxième gifle, en plein face, lui fait découvrir que c’est le traducteur algérien qui est l’auteur de ce premier signe de torture. Elle en déduit que c’était sûrement lui qui lui avait ôté la cagoule tout à l’heure pour faire allégeance et plaisir à son maître.

Tout en écoutant les menaces du « Biah », elle sentait l’odeur du sang qui coulait doucement de sa lèvre au menton, et elle comprit que la torture avait bien commencé. Elle fut transférée au sous-sol de la bâtisse où elle découvrit un long couloir aux murs sales et humides, et des cellules aux portes closes et silencieuses. Mais au fur et à mesure qu’elle avançait, elle entendait des cris mélangés à des gémissements. A cet instant, et depuis son arrestation, elle eut froid dans le dos. C’était la peur la plus extrême de toute sa vie, une peur paralysante qui tétanise le corps et l’esprit.

Dans une grande salle où elle fut introduite, elle remarqua une baignoire remplie d’eau sale, des chaises en désordre, une table rectangulaire maculée de sang devenu noir, et par terre des cordes, du fil de fer, et des serpillières, un balai, deux sceaux d’eau. Elle remarqua aussi dans cette salle de cauchemar, des bouteilles de bière et plein de mégots de cigarettes.

« Déshabilles-toi », dit le « Biah » en arabe, d’un ton lourd et ricaneur.

Ma mère regarda autour d’elle, et là, elle prend conscience que dans la salle, il y avait cinq paras, le « Biah », et un civil très en réserve. Ne voulant pas s’exécuter, l’un des paras, secondé -naturellement- par le fameux « Biah », commencèrent à déshabiller violemment ma mère jusqu’au dernier morceau de tissu qu’elle avait sur elle.
Par pudeur, et par honte aussi, ma mère ne m’a jamais raconté ce qui est arrivé après cette scène. Elle sautait à la scène suivante sans donner d’explication, bien que je sentais une gêne qui se dégageait de son visage. Moi aussi, par pudeur et par honte, et aussi de peur d’entendre ce que je ne voulais pas entendre, je n’ai jamais osé lui demander le détail de cette scène. Une scène emprisonnée, enfouie, cachée, dissimulée dans nos deux consciences à jamais.

La scène suivante, ma mère l’abordait dans le désordre. Sa voix s’étrangle, et fait sortir du fond de son cœur le récit des moments difficiles. Ses paroles sont coupées par des inspirations profondes, ses yeux cherchent des images connues et vécues plein de douleur et de souffrance. Son récit devient de plus en plus long, aussi long qu’étaient les heures de torture.

Assise sur une chaise, complètement nue, ligotée, terrifiée, angoissée, ma mère voyait et sentait les fils -reliés à une machine fonctionnant à la manivelle- sur son corps. Deux paras, les plus jeunes, s’affairaient à coller les fils électriques sur les parties les plus sensibles du corps. Ils faisaient cela lentement et en se chuchotant pour faire durer la peur. Et peur il y en avait, parce que ma mère s’est sentie mal, et s’est cru évanouie.

En fait, elle avait eu une nausée incompréhensive et puis un étourdissement, l’un des paras ayant remarqué le malaise de ma mère l’arrosa d’un verre d’eau. Elle n’a pas eu le temps de s’évanouir. Elle n’en a pas le droit et la preuve, c’est cette phrase du para au verre d’eau : « ce n’est pas encore le temps de tomber dans les pommes ». Le silencieux en civil s’approcha lentement de ma mère, et d’une voix calme, il lui dit en s’arrêtant après chaque phrase pour la traduction en arabe :

« C’est inutile de résister.. tu te fais du mal pour rien.. Ici tu vas souffrir et à la fin tu nous diras tout.. Nous savons que tu es instruite et que tu travailles avec le FLN.. Nous savons aussi que tu es impliqué dans un réseau de terroristes… que ton grand frère Krimo est un terro qu’on a pris au piège dernièrement.. ton petit frère Ali est aussi chez nous.. Et nous savons par ton mari qu’il y a une valise blanche pleine de documents.. cette valise on veut la récupérer.. Je te donne deux minutes pour parler.. sinon.. je demanderais qu’on tourne la manivelle ».

Pour la première fois depuis son arrestation, ma mère parle :

  • Je ne travaille pas avec le FLN, je ne suis pas une fellaga, et je n’ai pas de valise blanche. Je suis institutrice, je donne du savoir à des algériens qui n’ont ni le droit, ni la chance d’étudier dans vos écoles. Je ne sais rien, rien ».

Ces mots qu’elle a prononcés vaudront un tour de manivelle, puis un deuxième et un troisième, suivi à chaque fois d’un tremblement de tout le corps et d’un cri plein de douleur et de souffrance. Le calvaire allait durer des heures. Mais voyant qu’ils n’allaient rien en tirer, les paras ramènent mon père dans un état lamentable. Ma mère racontait : « il était épuisé par la torture. Il avait subi les pires tortures. Son corps maculé de sang et je me rappelle de son oeil tuméfié au point de croire qu’il n’en avait pas ».
D’un regard discret, mon père supplia ma mère de parler et de dire tout en lui signifiant qu’il avait tenu 24 heures comme recommandent les consignes du FLN…Les paras le malmènent et le mettent devant le manivelle et lui exigent : « Ta femme ne veut pas parler…maintenant c’est à toi d’actionner la manivelle »…  « Jamais… » cria-t-il de toutes ses forces.

 

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