Nadia Agsous « Tous mes écrits ont un lien avec l’Algérie »

Nadia Agsous « Tous mes écrits ont un lien avec l’Algérie »

Propos recueillis par : Fayçal Charif

Une autre algérienne sur l’autre rive, la France. Une femme engagée et décidé d’aller de l’avant. Rien ne l’arrête devant des feuilles blanches pour étaler ses idées, points de vue et ses fictions. L’espace lui donne de la force pour dire et raconter. C’est elle, Nadia Agsous, un nom qui résonne bien dans le monde de l’écrit, facile à retenir, presque fait pour appartenir à un écrivain. Avant de quitter l’Algérie, Nadia vivait à Alger où elle enseignait la langue anglaise, à l’université et dans un lycée. A l’époque, sa maîtrise en littératures et civilisations britannique, américaine et africaine ne lui offrait pas d’autre issue que l’enseignement. Pourtant, par le fait d’un pur hasard, elle se lance dans l’écriture et devient journaliste, chroniqueuse littéraire puis écrivaine. Elle a accepté de répondre à nos questions avec sa touche bien spéciale.

Racontez-nous comment avez-vous approché le monde de l’écriture, vous dites que c’est un pur hasard ?

Tout à fait, par le fait d’un pur hasard, je me suis orientée vers l’écriture journalistique. Mon expérience dans ce champ a débuté en 1992/93  et cela s’est passé de la manière suivante. Un jour, un copain m’a dit «pourquoi tu n’écrirais pas des articles de journaux ?». J’ai souri et je lui ai répondu «Que veux-tu que j’écrive ? Je ne sais pas le faire. Je n’ai pas appris» Il a insisté. J’ai écrit mon premier article, un sujet sur les jeunes. Le copain l’a lu et l’a corrigé. Je l’ai proposé à la rédaction. Je venais de publier mon premier article. J’ai été encouragée à en écrire d’autres. Pendant au moins deux années, j’ai enseigné et publié des articles de journaux.

1994 est un tournant dans votre vie, vous entamez une autre vie en allant vous installer en France ? Pourquoi ?

Ma trajectoire professionnelle a été interrompue par ma migration à Paris. Je suis partie à une époque où il fallait « sauver sa peau », et aussi parce que je n’avais aucune perspective, intellectuelle notamment. Les horizons étaient bouchés et je tournais en rond, j’étouffais. Pourquoi la France ? Tout simplement parce que je n’ai pas réfléchi ma migration. J’ai fait exactement comme la très grande majorité des Algériennes et algériens : je me suis installée là où je pouvais parler la langue, là où je pouvais trouver mes pair-e-s, là où je pensais n’avoir aucune difficulté pour comprendre et m’approprier les codes culturels de la société d’accueil. A cette époque, je n’avais pas envisagé aller vivre ailleurs qu’en France. Aujourd’hui, c’est différent ! Bien que Paris soit une très belle ville et agréable à vivre, je partirais si l’occasion se présentait à moi.

Depuis, un autre parcours s’est construit pour vous en France. Comment ça s’est passé ?

En arrivant à Paris, j’ai poursuivi des études et j’ai travaillé en parallèle. J’ai obtenu une licence en Aménagement du territoire et un diplôme d’Etat en Travail et Développement social. C’est grâce à ce double cursus que je me suis familiarisée avec la sociologie. Plus tard, j’ai soutenu un DEA en sociologie de l’immigration; j’avais analysé les stratégies identitaires des hommes et des femmes algérien-n-es qui ont migré à Paris après 1988. J’ai travaillé dans le social. Cette expérience fut très riche car elle m’a permis de découvrir et de connaître la société d’accueil, ses institutions, ses législations et surtout ses bas fonds. J’ai découvert d’autres humanités. Actuellement, je travaille comme chargée de communication dans une collectivité territoriale en région parisienne. Un autre monde, une autre découverte, une autre expérience.

Pendant tout ce temps, vous avez arrêté d’écrire ?

Non pas du tout, je ne peux ne pas écrire, même avec moins de rendement. Quelques années après mon installation à Paris, j’ai repris l’écriture journalistique. J’ai écrit pour le quotidien algérien «La Nouvelle République», puis pendant plus de quatre ans, j’ai fait des chroniques pour le supplément culturel «Arts et Lettres» (El Watan). Je me suis lancée dans l’écriture pour la presse numérique. J’ai écrit pour le journal satirique numérique «Le Mague». J’ai eu la chance de travailler avec un rédacteur en chef qui m’a formée à l’écriture web. J’ai eu des expériences avec d’autres webzines comme « le Reflet du temps ». Actuellement, je publie à « La Cause littéraire », un webzine littéraire de grande valeur. J’y publie à la fois des chroniques littéraires et des récits fictions. J’ai également un blog sur le Huffington post France.

Un aperçu sur le contenu de vos écrits ?

J’ai écrit un grand nombre d’articles, notamment des chroniques littéraires. Pour cela, j’ai du lire une énorme quantité de livres : romans et essais. Actuellement, j’ai réduit la quantité de mes écrits journalistiques car je n’ai pas beaucoup de temps. J’ai un travail qui me prend beaucoup de temps, et le soir, lorsque je rentre chez moi, je consacre mon temps à mes écrits fictionnels. Ce sont des textes courts qui portent sur des sujets divers et variés. C’est ainsi que je m’entraîne à l’écriture fictionnelle. A ce jour, j’ai publié deux livres. Le premier « Réminiscences » est un recueil de textes en prose et en vers. Je l’ai agrémenté de dessins de mains réalisés par le peintre Algéro-belge, Hamsi Boubekeur. Le deuxième livre est un recueil d’entretiens réalisés avec le sociologue Smaïn Laacher. Les thèmes de ce livre sont divers et variés. Ils traitent de sujets d’une brûlante actualité.

Quels sont vos projets d’écriture ? Pouvez- vous nous en parler ?

Je viens de finir un récit fictionnel. Mais certains passages ne me semblent pas pertinents. J’ai donc décidé de les retravailler. Ecrire, c’est aussi réécrire. Les projets d’écriture foisonnent mais l’écriture est un exercice qui nécessite du temps et de la disponibilité. J’en ai très peu; il faut travailler, il faut vivre, voir le monde, se cultiver, nourrir son imaginaire en allant au cinéma, au théâtre, en visitant des expositions…. ça aussi c’est des projets. Disons que concernant mon écriture, je n’ai pas d’autres choix que d’avancer lentement mais sûrement.

Vous êtes aussi dans un combat pour la femme algérienne ?

Tout d’abord, il est important, pour les femmes comme pour les hommes – et je m’y inclus -, de re-travailler nos représentations relatives aux rapports hommes/femmes. Il est nécessaire que nous reconfigurions nos rapports dans un sens plus égalitaires et non plus en termes de rapports de force. Malgré mon éloignement physique et géographique de l’Algérie, je porte un regard attentif sur cette société qui est un véritable laboratoire social. Je m’informe, j’observe, je fais des constats, j’analyse et j’écris. Tous mes écrits ont un lien avec l’Algérie. Quel regard vous avez sur la situation de la femme en Algérie ? Concernant la situation des femmes algériennes, des changements importants se sont opérés ces dernières années. Sur le plan économique, les femmes ont les mêmes tâches que les hommes : elles travaillent et participent aux dépenses du foyer, elles font des études, sortent, voyagent, occupent des postes importants… De plus en plus, elles jouent un rôle actif dans la famille et dans la société car on a besoin de leur travail, de leur participation, de leurs ressources monétaires notamment et de leur intelligence. Cependant, on dénote l’existence d’une contradiction flagrante et incohérente entre la réalité sociale, les mentalités et le statut juridique des femmes. Malgré le rôle actif qu’elles jouent dans la société et au sein de la famille, le Code de la famille réduit les femmes à des mineures à vie. Dans ce document social et juridique qui s’inspire de la « Charia » et des lois coutumières, les hommes sont chefs de famille car ils sont censés subvenir aux besoins de leurs épouses et de leurs enfants. Or, les femmes travaillent, gagnent de l’argent et subviennent, au même titre que les hommes, aux besoins de la famille – dans certains cas, ce sont uniquement les femmes qui travaillent pendant que les hommes chôment -.

Dans ce contexte, la notion de « chef de famille » est-elle pertinente ? Quelle cohérence ? Quel bon sens ?

Un grand nombre de contradictions qui existent entre le texte juridique et la réalité sociale montrent que le code de la famille est obsolète; c’est un texte complètement dépassé; il appartient à une autre époque, à un autre âge. Je persiste à dire que la revendication de l’abrogation du Code de la famille est l’une de nos priorités, femmes et hommes. La promulgation de lois égalitaires contribuerait, à moyen et à long terme (avec d’autres facteurs), à reconfigurer les rapports hommes et femmes et à ériger une société plus équilibrée.

L’Algérie hier et l’Algérie aujourd’hui, quel est votre ressenti ?

Je garde dans ma mémoire une image préoccupante de l’Algérie – d’aujourd’hui – Lors de mon dernier séjour – en décembre dernier -, j’avais le sentiment de marcher sur un volcan en ébullition. Je n’ai pas entendu les gens se plaindre, mais j’ai senti un grand marasme, un ras-le bol, comme s’ils/elles s’étaient, malgré elles/eux, laissé-e-s s’enliser dans la spirale de la remise de soi. Jusqu’à quand, nous Algérien-ne-s serons-nous dans l’incapacité de nous unir autour d’une cause collective ? Quand cesserons-nous de stigmatiser ceux et celles qui tentent de faire bouger les choses comme en Kabylie, par exemple – même si très souvent les mouvements sporadiques qui ont lieu dans cette région d’Algérie, tournent malheureusement aux émeutes et les desservent au lieu de servir « la cause » ? Quand, d’une seule voix, arriverons-nous à faire passer le message que le pouvoir actuel a besoin d’un grand toilettage, d’un relooking voire d’un grand décapage afin de donner toutes ses chances à un pouvoir renouvelé ? Malgré tout cela, l’Algérie reste ma terre natale pour laquelle j’ai de l’attachement. J’espère que ce pays trouvera sa voie; une voie qui la mènera sur les chemins de la démocratie, de la justice, de l’égalité et d’un bonheur vraiment mérité !

F.C

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