Jean-Louis Levet : “Le mode de relation entre la France et l’Algérie se transforme progressivement” (ENTRETIEN)

Jean-Louis Levet : “Le mode de relation entre la France et l’Algérie se transforme progressivement” (ENTRETIEN)

ALGER- Le Haut responsable à la coopération technologique et industrielle franco-algérienne, Jean-Louis Levet, a accordé, vendredi à Paris, un entretien à l’APS, dont voici le texte intégral:

QUESTION : La troisième session du Comité intergouvernemental de haut niveau va se tenir le 10 avril prochain à Alger, pensez-vous que la coopération algéro-française est passée du mode commercial à celui de productif et de gagnant-gagnant ?

REPONSE : Je pense que le mode de relation entre les deux pays se transforme progressivement, passant effectivement d’une relation commerciale traditionnelle (au sens export/import) à une relation nouvelle, fondé sur la coopération. Cela signifie qu’elle est de plus en plus caractérisée par trois phénomènes :

  • Des stratégies d’investissement en Algérie de la part des opérateurs français. La France est d’ailleurs le premier investisseur en Algérie et cela concerne la plupart des secteurs de l’économie algérienne ;
  • Des projets de partenariat structurants pour le développement de l’économie algérienne auxquels j’attache la plus grande importance en lien permanent avec mon homologue Bachir Dehimi : 1/ en formation professionnelle en lien étroit avec les besoins et les attentes du tissu productif algérien ; 2/ dans les domaines clés de tout processus de réindustrialisation, objectif des autorités publiques algériennes : normalisation, métrologie, qualité et propriété intellectuelle ; 3/ en matière d’assistance technique et de co-production dans des activités et des domaines très divers (secteur manufacturier, agro-industrie, transports, santé, etc.).
  • Le développement de relations de confiance entre opérateurs français et algériens, indispensables à la réalisation de projets visant l’excellence et leur insertion dans une approche de long terme.

Tout est encore à faire bien sûr, il convient d’accélérer cette phase de transition d’un mode relationnel à l’autre ; les gigantesques mutations scientifiques et industrielles qui sont à l’œuvre et la mondialisation nous apprennent au moins une chose : on gagne mieux ensemble que chacun dans son coin. Les projets en cours aujourd’hui dans les domaines que je viens de citer sont porteur d’avenir pour les deux pays.

QUESTION : Si l’on voit le nombre d’accords signés et d’autres qui sont dans le pipe, il y a une véritable dynamique qui s’est installée depuis la Déclaration d’Alger de décembre 2012. Estimez-vous que les relations économiques algéro-françaises ont atteint un niveau inédit et quelles seront, d’après vous, les autres secteurs qui seront prochainement intégrés dans cette coopération ?

REPONSE : Oui de nouvelles dynamiques sont à l’œuvre, je viens d’en citer des illustrations, qui donnent chair en effet à la Déclaration de Coopération et d’Amitié signée par les deux Présidents en Décembre 2012 à Alger.

De par ma Mission, mon approche est très empirique, en essayant d’aller le plus possible à la rencontre des entrepreneurs algériens dans les nombreux territoires qui composent le pays, mais aussi d’universitaires, de responsables associatifs, etc, en privilégiant une démarche consistant à écouter, comprendre, identifier les besoins, les attentes, les projets potentiels.

Ce qui ressort de ces nombreuses rencontres depuis plus de deux ans, c’est au moins les trois éléments suivants : 1/les acteurs algériens, dans leur grande diversité, sont demandeurs de travailler avec des opérateurs français 2/ tous les domaines de l’économie sont concernés, compte tenu des besoins du pays : industrie manufacturière, agriculture et agro-industrie, distribution, numérique, environnement, transports ferroviaires en particulier, logistique, santé, développement urbain, énergies renouvelables, immobilier et hôtellerie, pêche,  et puis aussi de nouveaux domaines importants, comme par exemple les loisirs et le tourisme qui constituent des attentes croissantes des citoyens algériens.3/ les attentes des chefs d’entreprise, et je pense tout particulièrement aux PME et aux PMI, nombreuses à travers le territoire algérien, sont très fortes tout particulièrement dans le domaine de la montée en compétence des salariés, de leurs qualification, de la maîtrise des métiers «traditionnels»  comme des nouveaux métiers.

Les chefs d’entreprises algériens que je rencontre,  sont très soucieux de la pérennité de leurs entreprises, très lucides à l’égard de  la concurrence de plus en plus forte et internationale, et donc de la nécessité de ne pas se retrouver isolés, de construire ainsi des partenariats inscrits dans le temps long leur permettant de se développer en Algérie mais aussi de se projeter en Afrique, en Europe : et là à nouveau, les projets entre Algériens et Français prennent tout leur sens.

QUESTION : Paradoxalement, il existe toujours une certaine réticence ou de manque d’engouement auprès d’opérateurs français vis-à-vis du marché algérien. La raison ? Comment y remédier ?

REPONSE : Deux réactions à votre question, une générale, une spécifique.

De façon générale, il faut contextualiser le développement du tissu des PMI françaises ; historiquement, très focalisées sur le marché intérieur national pour la très grande majorité d’entre elles, de tailles critiques souvent insuffisantes à l’international, elles ont eu à se confronter à la sortie de l’empire colonial français, avec la construction de la Communauté Economique Européenne, puis de l’Union européenne, à la concurrence allemande, italienne, espagnole, etc., puis mettre à profit les avantages du Marché  unique européen.  D’où une montée indispensable pour ne pas disparaître, en qualité, en innovation, en compétence, en commercialisation, etc.  Il n’en reste pas moins que plusieurs centaines d’entre elles ont continué à être présentes dans les pays du Maghreb, en particulier au Maroc et en Tunisie, qui depuis plusieurs décennies, ont fait le choix de rendre attractif leurs territoires respectifs pour les investissements étrangers (IDE).

On peut d’ailleurs l’observer dans les chiffres : si l’on regarde l’évolution du stock d’IDE dans les pays d’Afrique du Nord (données CNUCED), entre 2009 et 2014, que constate-t-on ? Un stock de 17 milliards de dollars en 2009 pour l’Algérie qui passe à 26,7 milliards en 2014 ; au Maroc, durant la même période de 42,5 à 52 milliards, en Tunisie pays dont la population est quatre fois inférieure à celle de l’Algérie, le stock d’IDE qui n’a pas varié est de grosso modo 32 milliards ; quant à l’Egypte il est passé toujours durant la même période de 67 à 88 milliards.

Le retard de l’Algérie par rapport à ses voisins est donc important  (n’oublions pas bien sûr la terrible « décennie noire » qui a meurtrie le pays dans sa chair et bloqué son développement) et le pays a bien entendu tout à fait raison de mettre le paquet sur les IDE en particulier via des projets de co-production. Ceux-ci peuvent lui permettre de faire monter son économie en qualité, en compétence, en innovation, en niveau technologique et organisationnel. Et là, les opérateurs français doivent répondre présents.

Une réaction spécifique : lorsque je vais aussi à la rencontre des PMI françaises dans les différents territoires du pays (ces derniers mois j’étais par exemple  à Bordeaux, 2 fois à Lille, Dunkerque, 3 fois à Marseille, prochainement à Grenoble, Montpellier, etc), sans oublier l’Ile-de-France qui concentre une grande partie du tissu productif français et de son potentiel de recherche, je constate depuis deux ans une attention de plus en plus marquée pour l’Algérie, c’est très net ; en particulier d’une nouvelle génération d’entrepreneures et d’entrepreneurs dont un certain nombre ont des liens plus ou moins directs avec l’Algérie. Donc les choses changent, tout cela est encore peu visible, mais ces mouvements sont à l’œuvre. Par exemple, le prochain forum de partenariats algéro-français organisé par Business France (la mission économique de l’ambassade de France à Alger) à Alger les 10 et 11 avril prochain, devrait mobiliser de nombreuses entreprises françaises dans des domaines clés pour l’économie algérienne, comme l’agroalimentaire, le numérique, la santé ou encore les transports.

QUESTION : On a, de tout le temps, décrié la règle 51/49 de part et d’autre. Pensez-vous que cette règle est un frein dans le processus de coopération et estimez-vous que la situation économique mondiale va-t-elle avoir un impact sur cet élan ?

REPONSE : Les autorités publiques algériennes ont pris cette décision à la fin des années 2000, je n’ai évidemment pas à porter de jugement.

Sur le plan empirique des effets sur la prise de décision des entreprises françaises (et probablement aussi étrangères), la règle du 51/49 n’a pas été perçue de prime abord comme un élément incitatif à une présence productive en Algérie ; vous dire le contraire serait mentir. Surtout que les PMI françaises sont encore nombreuses (comme en Algérie)  à avoir un actionnariat familial ; par conséquent la prise de risque lié à la réalisation d’un investissement est analysée de très près. Maintenant, en expliquant, en échangeant, en réalisant avec nos amis algériens, tant du secteur public que du secteur privé, des projets de partenariat via la création de Joint-Venture 51/49, les entreprises françaises intéressées à s’implanter en Algérie  comprennent l’intérêt qu’il peut y avoir à avoir un partenaire algérien solide  dans une société commune qui apportera notamment sa fine connaissance de l’environnement des affaires, du marché algérien, des opportunités possibles de développement et ce, de façon durable.

Quant à la situation économique mondiale où l’incertitude ne cesse de croître, elle constitue au contraire un facteur qui devrait encourager les entreprises des deux pays à travailler davantage ensemble.

QUESTION : Il est évident que le développement industriel doit être nécessairement accompagné de développement de la ressource humaine. Comment cette dynamique de coopération a-t-elle intégré cet objectif pour qu’il y ait une mise à niveau sur le plan de la qualité et de la compétence ?

REPONSE : Sans éducation, sans formation, il ne peut y avoir de développement. J’en ai d’ailleurs fait la première des trois priorités de ma Mission ( avec celles relatives à la co-production et l’appui technique aux PME): contribuer à monter en qualité la formation professionnelle en lien avec l’objectif de développement industriel du pays. Avec notamment le Ministère de l’industrie, nous travaillons depuis deux ans à la création de quatre écoles  à formation qualifiante, dans les domaines respectifs des métiers de l’industrie, de la logistique, du management industriel et de l’économie industrielle appliquée, avec les opérateurs français que nous avons mobilisé, tous de haut niveau d’excellence : l’Ecole des Mines de Paris, l’Ecole d’Economie de Toulouse, SKEMA et l’AVITEM. Nous nous sommes d’ailleurs réuni la semaine dernière à Alger durant deux journées organisées par mes interlocuteurs du MIM qui font un gros travail, avec les 4 opérateurs français, les groupes publics et des groupes privés : c’est un processus d’intelligence collective qui est en marche et qui sera, j’en suis persuadé, exemplaire pour la coopération entre nos deux pays.

Nous sommes là, ensemble, pour construire des ponts entre nos deux pays.

Aps

 

 

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